Le développement des filières internes aux universités: une page de l’histoire des formations d’ingénieurs en France

Texte rédigé en 2006

 

Une volonté - qui venait en son temps - de professionnaliser l’université

La création des écoles d’ingénieurs universitaires correspond à une page importante de l’histoire des formations d’ingénieurs en France, celle de la reconnaissance formelle accordée1 aux institutions universitaires issues de la loi d’orientation de 1968, d’une capacité à former des ingénieurs au sens de la loi de 1934, au delà des multiples instituts dérogatoires déjà existants.
Le tournant date des années 1970, où plusieurs projets furent agités à l’initiative de diverses personnalités universitaires (dont le Recteur Casadeval chargé de mission à la direction des enseignements supérieurs, les professeurs Beaufils, Rouzaud, Avan et Saurel): celui de la création d’une université technologique2 - prévue initialement à Villetaneuse, elle sera en définitive construite à Compiègne - et ceux de l’insertion dans le cadre universitaire de véritables formations d’ingénieurs.
Il serait inexact de dire que les choses se passèrent dans le plus parfait consensus: outre les réserves des milieux attachés aux traditions au sein en particulier de la Commission des Titres (CTI), les premiers projets de formations universitaires furent accueillis sans chaleur par les acteurs locaux, voire même directement contestés. Il étaient par surcroît pensés différemment au départ, celui de Clermont cherchant à intégrer la formation d’ingénieurs sur cinq années, alors que les autres visaient uniquement un recrutement au niveau du DEUG. Pour compliquer un peu plus les choses les promoteurs du projet de Villetaneuse ne voulurent ni se différencier du cadre universitaire non-dérogatoire, ni même isoler les formations d’ingénieur des formations scientifiques…
Le choix tactique initial de lier les nouvelles formations à l’attribution d’une MST en offrant en parallèle une sortie à bac+4 et une sortie à bac+5 avec un diplôme d’ingéniorat, transformé dans un deuxième temps en un diplôme d’ingénieur, fut également diversement ressenti.
plus formelle en fait que réelle, car les ENSI témoignaient déjà de l’existence d’écoles dans l’appareil de formation de statut universitaire
l’idée était même d’aller jusqu’à cinq institutions de ce type.

Un passage négocié à la CTI

Pour régler en douceur un dossier ressenti comme particulièrement sensible, susceptible de conduire à une opposition de principe des écoles existantes et des associations d’ingénieurs, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, l’Administration se prêta à une sorte d’“arrangement politique” avec la CTI l’habilitation des nouvelles formations (Lille, Clermont et Montpellier) ayant comme contrepartie l’ouverture aux écoles des DEA - ce qui conduisit à une séance de la Commission des Titres étonnamment paisible.

 

L’émergence annoncée d’une nouvelle famille d’établissements.

Le principe de départ: concentrer les formations sur quelques pôles

L’idée des premiers promoteurs avait été de concentrer ces formations d’ingénieurs sur quelque pôles, a priori peu nombreux et de taille importante, thèse qui allait d’ailleurs être confortée par la création de l’université technologique de Compiègne supposée devenir en quelques années le premier complexe de formation d’ingénieurs.

Selon cette philosophie le dispositif des formations universitaires n’était pas destiné à s’étendre, puisqu’il suffisait de faire croître les centres existants (Compiègne était programmé pour accueillir des promotions de 600 élèves). Pour les universités non élues il ne restait si l’on peut dire en lot de consolation que les délices des MST, formations professionnalisantes à bac+4. Compte tenu des réticences des entreprises à recruter à ce niveau, les MST se sentaient de fait injustement traitées et revendiquaient de manière continue la transformation en écoles d’ingénieurs.

Justement fondé ou non, ce principe de concentration allait voler en éclat à la faveur des circonstances, en fonction du choix gouvernemental d’accroître à marches forcées le potentiel de formation, une première fois a partir de 1982-83 (Gouvernement Fabius), une seconde fois à partir de 89-90 (Gouvernement Rocard).

La locomotive des programmes gouvernementaux d’expansion

Le choix des pouvoirs publics de forcer la croissance du potentiel de formation allait ainsi conduire à une double floraison de créations de formations universitaires pour l’essentiel à partir de MST existantes:

Il y avait en 1980, 5 formations universitaires qui ne délivraient guère plus de 200 diplômes. En 1990 ces chiffres étaient passés à 20 et 800. En 1997 on se situe à 39 écoles universitaires et 2800 diplômés.

Période Sous-famille nombre de formations dont (…) sans diplômés flux de diplômés 1997 flux moyen
74-76 1ère vague 4 740 26,6% 185
83-87 2ème vague 15 1150 41,4% 82
91-94 3ème vague 21a (7) 887 32% 44 (49 pour les écoles avec diplômés)

a. avec absorption d’une école à Marseille par une autre (19 au départ)

Cette nouvelle famille représente donc désormais plus de 12% des flux (13% des diplômés en formation initiale) et apparaît désormais comme l’une des références du système français de formation des ingénieurs.

Un ensemble à la délimitation non totalement précise

On pourrait imaginer l’identification des écoles universitaires d’ingénieurs comme une tâche aisée, à la fois en fonction de deux critères décisifs :leur intégration dans une université, et un recrutement dominant au niveau du DEUG, a priori sur dossier.

De fait le critère statutaire n’est pas totalement discriminant, dans la mesure où le statut d’UFR protégée - article 33 - n’est pas spécifique. C’est en effet également celui des anciennes ENSI recrutant dorénavant sur les concours polytechniques et d’autres écoles recrutant sur concours (comme l’ESIAL de Nancy). Quelques-unes des formations universitaires ayant choisi par surcroît de conserver un statut non dérogatoire (article 32) et de constituer une sorte de sous-famille régie par des règles différentes, on mesure les incertitudes attachées au critère statutaire Le cadre statutaire n’étant jamais qu’une présomption d’appartenance à la famille, le critère déterminant est à l’évidence celui du recrutement >.

La famille des formations universitaires tend ainsi à se définir par la conjonction de deux qualités

L’observation des situations réelles bouscule quelque peu ce schéma, compte-tenu de la tentation1 - sinon du choix par réalisme - de favoriser le recrutement sur concours (exemple l’ESEM d’Orléans utilisant dès l’origine la banque de notes du concours polytechnique, et se séparant de ce fait de la famille des formations universitaires) avec corrélativement la tentation de forcer sur la proportion d’élèves de préparatoires. Lorsqu’elles vont au bout de ces intentions ces formations deviennent en réalité des transfuges - cas de l’ESIAL de Nancy ou de l’ESPEO d’Orléans - qui sont rattachés aux écoles recrutant en spéciales.

Une variabilité du recrutement qui étonne

Le centrage initial du recrutement sur le DEUG

Les premières formations universitaires avaient été clairement positionnées dans la cohérence d’un cursus allant du bac au diplôme d’ingénieur, totalement alternatif aux filières recrutant sur classes préparatoires. L’idée était de permettre à de bons élèves de DEUG, ayant choisi d’entrer à l’université, de rentrer dans de vraies formations d’ingénieurs, sachant qu’il n’existait à l’époque que peu de ponts [premier cycle universitaires- écoles traditionnelles], sinon un concours d’admission parallèle à l’importance limitée dans les ENSI.

Le postulat d’existence d’un vivier de bons titulaires de DEUG pouvait se défendre. Dans la réalité les formations universitaires constatèrent rapidement qu’elles recevaient de bonnes candidatures d’autres origines, d’abord des IUT ou des STS, dont les diplômés étaient très motivés pour poursuivre des études d’ingénieur, mais aussi d’anciens des classes préparatoires, tentés par une voie moins hasardeuse, permettant, ce qui n’était pas négligeable en soi, de choisir sa spécialité et la localisation.

Le dispositif des formations universitaires s’est donc trouvé rapidement déplacé vers une logique ternaire, mêlant trois populations d’importance équivalente issues des DEUG, des formations technologiques et des préparatoires, en oubliant les orientations initiales

origine des candidats admis poids relatif
(principaux viviers hors BTS, licence ou maîtrise) 1995 1997
classes préparatoires 22,0% 27,8%
DEUG 38,8% 32,7%
IUT 39,0% 27,8%

Vues sous un autre angle les formations universitaires d’ingénieurs se confirment néanmoins comme voie principale pour les étudiants du système universitaire: Elles recueillent 60% des DEUG admis en écoles (en laissant de côté ceux qui sont admis à l’issue de leur maîtrise), et 43% des IUT ou BTS poursuivant des études d’ingénieurs.

1. à laquelle ne semble s’opposer aucune consigne explicite des administrations centrales qui semblent s’accommoder - en apparence au moins - d’un certain suivisme…

Une dispersion notable autour des moyennes

Ce décentrage par rapport aux orientations initiales peut en soi se comprendre, mais en y regardant de près l’image est quelque peu brouillée du fait que les recrutements varient de manière assez sensible selon les formations: sur les 38 formations, six ont deux fois le ratio moyen d’élèves issus de spéciales, 11 formations dépassent les 50% de DEUG et 7 dépassent les 50% d’élèves issus d’IUT ou de STS.

Il est difficile dans ces conditions de considérer l’ensemble comme réellement homogène, même si les cas évoqués concernent souvent les plus petites formations.

Un profil souvent scientifique, généralement ciblé sur un champ bien défini

Une logique initiale de niches liées plus ou moins directement à un potentiel de recherche

Au delà de l’idée d’offrir une filière professionnalisée aux élèves du premier cycle une seconde motivation à la mise en place des formations universitaires d’ingénieurs était de tirer parti du potentiel existant dans les universités en recherche en sciences de l’ingénieur, soit dans les laboratoires propres, soit dans des laboratoires du CNRS.

Comme le rappelle l’un des initiateurs du projet - M. Ackerman - cet adossement, dont était privées de nombreuses écoles même publiques était un atout à valoriser, et constituait le gage d’une compétence actualisée sur un champ précis sans que la formation soit pour autant une formation fortement orientée recherche.

Dans ces conditions le profil de formation s’est caractérisé globalement

Malgré ce ciblage initial tous les responsables ont fait valoir leur disponibilité totale pour remplir les critères d’une bonne formation d’ingénieur, au moins même parfois d’en rajouter par rapport aux modèles proposés (en termes d’horaires par exemple).

Une réalité qui s’écarte de ce schéma de départ

Ce schéma de principe a subi à l’expérience du temps, des amodiations sensibles, en fonction des contraintes de l’environnement et du souci de ne pas rester enfermer dans un cadre à l’évidence contraignant. Cette évolution se traduit aujourd’hui par l’affirmation d’orientations nouvelles, rapprochant les écoles universitaires des formations traditionnelles.

Pour schématiser on peut dire

Un problème de positionnement vis-à-vis des autres filières universitaires

Un ensemble en repositionnement dynamique

Les formations universitaires ont été à leur création et lors de leur premier développement l’expression d’une volonté politique dont on connaît les fondements

Mais autour d’une idée de départ assez claire en soi se sont greffés des débats moins évidents de dispersion ou de concentration, de création d’universités purement technologiques,…

Il faut ainsi observer que la volonté de professionnaliser l’université a pris selon les époques diverses formes, dont la plus récente est celle de formation courte en 1+3 (les IUP).

Il est patent que l’ensemble des formations universitaires d’ingénieurs a perdu assez rapidement le cadre qui lui avait été donné initialement et n’a pas disposé de directives pour penser son évolution. Faute en outre d’une concertation interne - le sentiment d’appartenance à une famille est strictement limité à quelques établissements - l’ensemble de ces formations s’est trouvé soumis à une série de forces diverses qui ont modelé une par une chacune des formations:

  1. la relation avec l’université, souvent difficile (choc de cultures)
  2. les moyens en locaux plus ou moins attractifs (en fonction de la politique régionale)
  3. le charisme du directeur
  4. la taille permettant plus aisément de prendre des initiatives

Chaque formation s’est ainsi bâti son équation propre de développement, même si la constitution du noyau des trois anciennes peut apparaître comme l’amorce de l’affirmation d’une identité commune.

Créer, puis gérer la complexité

la situation des formations universitaires d’ingénieurs illustre de manière assez démonstrative une capacité - une sorte de génie français - dont on ne retrouve pas l’équivalent dans les autres pays, celui d’un foisonnement des démarches conduisant à une situation finale assez étonnante. Après la création des ENI dans les années 50 sur un profil assez spécifique (filière prolongeant les études techniques), la consolidation des ENSI sur un modèle d’écoles immergées dans le milieu universitaire on en vint dans les années 65 à l’idée d’universités techniques à l’allemande d’où la création des INSA (Lyon puis Toulouse et Rennes). Les années 70 furent l’occasion d’un débat sur le développement de nouvelles formations professionnalisantes: se confrontent la solution MST, en soi plus économique, la solution université technologique et la solution de département d’ingénierie au sein d’universités polyvalentes. La création de Compiègne est la marque du premier courant, avec comme différence avec les INSA un schéma d’étude plus ouvert fondé sur des unités de valeurs. L’INSA de Lyon avait été conçue à l’origine sur le modèle de l’Université de Karlsruhe (mis à part la tentative assez vite avortée de faire coexister formations d’ingénieurs et formations de techniciens). l’UTC fut imaginée en gardant en tête le modèle américain (avec préservation de caractéristique du système traditionnel). La création des formations universitaires s’est faite d’abord selon une option noyau fort interne (CUST, EUDIL, ISIM), puis, sans doute sur la poussée des évènements, sous forme de créations plus dispersées par transformation des MST. Le lancement de IUP, dotés avec le DRT d’une capacité de se placer à bac+6, est l’élément nouveau qui se surajoute au dispositif, sans naturellement le clarifier… De fait la seule approche réaliste pour s’y retrouver est de considérer les conditions de recrutement: dans cet esprit trois cas de figure principaux se révèlent

Les formations universitaires apparaissent à leur place dans ce référentiel, moins en fonction de leur statut que d’une certaine approche de leur recrutement…

Un avenir non déterminé

30 ans après leur création, qui mérite bien comme nous l’avons vu d’être qualifiée de tournant historique, l’avenir des formations universitaires d’ingénieurs n’est pas totalement clair entre la tentation qui s’affirme de l’adoption d’un modèle école cohérent avec le postulat de faiblesse des structures universitaires supports - ou du modèle d’université technologique fort peu en faveur il faut l’admettre dans le milieu universitaire, pour ne pas évoquer l’absorption dans l’université à la faveur du lancement des IUP.

Il est clair que les formations universitaires d’ingénieurs ont acquis aujourd’hui une place qui ne permet plus de les ignorer. Elles existent en tant qu’institutions, placent leur diplômés, adaptent leurs programmes dans des conditions tout à fait honorables. Souvent situés dans des villes de province de taille moyenne, elles font désormais partie du paysage, et sont en règle générale bien acceptées localement.

Il n’en reste pas moins qu’elles sont le produit d’un politique menée à certaines périodes, qui diffère d’options prises à d’autres périodes et en particulier dans le passé immédiat au travers de la création des IUP.

On ne peut donc écarter une remise à plat générale (assez improbable il est vrai), qui conduirait à revoir totalement la forme et la distribution du potentiel de formation, sans compter avec le nouveau débat en cours sur la restructuration des cursus dans le sens d’une harmonisation européenne. Ce problème de toilettage de la filière technologique est connu et a fait l’objet de déclarations d’intentions successives1.

Mais comme personne ne souhaite vraiment cette démarche de rationalisation, il faut plutôt s’attendre à une poursuite d’une concurrence de fait, qu’un tassement du marché de l’emploi dans les années 2000-2001 devrait rendre particulièrement aiguë, dont les gagnants ne seront pas nécessairement les chéris des responsables du moment.

Dans ce processus de remise en ordre au niveau du terrain, les formations universitaires d’ingénieurs ont de réels atouts: la grande inconnue est l’intérêt qu’elles porteront à une approche collective et au souci de se construire une image propre.

La constitution du réseau Eiffel, et en particulier son élargissement à l’IST de Grenoble, sont à cet égard des signes encourageants. Mais l’absence d’autonomie des quatre institutions face à des universités qui pèsent de tout leur poids pour contrarier toutes les initiatives ne venant pas d’elles, constitue malgré tout des freins puissants, qui limitent les ambitions des promoteurs de ce réseau, et les désespèrent de tirer partie d’une volonté d’agir en commun dans le sens de l’intérêt général.

La coexistence à Clermont Ferrand d’un complexe bien reconnu de formations universitaires (le CUST), d’une formation autonome rattachée à l’université (l’ISIMA) et d’une formation publique de profil non classique (L’IFMA) donne en contrepoint la mesure de nos capacités nationales à ne pas fédérer. Mais nous sommes ici dans la patrie de Vercingétorix…

1. il est de fait que la commission oecuménique réunie en 1995 n’a réussi qu’à dégager un consensus sur des idées générales non opératoires.