- Secrétariat d'Etat à l'Industrie -
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Conseil général des Mines |
Conseil général des Technologies de l'Information |
Former des ingénieurs à la création
d'entreprises, ou plus généralement à la
création d'activité ou à l'entrepreneuriat
[1],
peut, en première analyse, paraître singulier.
Tout d'abord, parce qu'il semble qu'on attende avant tout de l'ingénieur qu'il ait acquis un maximum de connaissances scientifiques et techniques qui lui permettront de maîtriser et de faire progresser les processus technologiques dont il sera chargé au long de sa carrière.
Dans l'esprit du grand public, le modèle de l'ingénieur reste aujourd'hui très largement celui de l'homme (ou de la femme) capable de dominer la science et la technique triomphantes pour dompter une nature hostile et assurer le progrès et le bonheur de l'humanité. C'est d'ailleurs à de nombreux égards ce modèle idéalisé qui a fait rêver des générations d'adolescents et qui a certainement suscité le plus de vocations d'ingénieurs.
Ce modèle idéalisé, c'est, en quelque sorte, l'ingénieur Cyrus Smith, mis en scène par Jules Verne dans son fameux roman, l'Ile mystérieuse : échoué sur une île déserte du Pacifique, dénué de tout, l'ingénieur Smith, armé de sa seule intelligence et de ses seules connaissances, réussit à fabriquer à partir de rien tout un ensemble de produits et de machines qui permettront à ses infortunés compagnons de retrouver le confort perdu de la civilisation.
Ensuite, parce qu'on a oublié que le XIXème siècle et le début du XXème avaient généré leur lot d'ingénieurs entrepreneurs, et qu'on estime trop souvent aujourd'hui, dans notre époque marquée par une spécialisation croissante des métiers et des tâches, que la fonction entrepreneuriale serait normalement dévolue au commerçant, voire à l'autodidacte mais pas à l'ingénieur. Celui-ci, classé à tort ou à raison parmi les aristocrates du savoir, exercerait normalement ses talents et sa créativité dans une entreprise existante, généralement de grande dimension...
Enfin, parce qu'il se dit que la création d'entreprise (et plus généralement l'innovation) est un art relevant de qualités innées et qui donc ne s'enseigne pas. Comme si c'était, de nos jours, la seule activité qui ne saurait bénéficier d'une formation.
Mais notre monde a changé : la prospérité économique n'est plus seulement fondée, comme aux temps des Trente Glorieuses, sur le développement de nouvelles techniques au sein de grandes entreprises assurées de leur pérennité au milieu de marchés stables et garantis.
Aujourd'hui, la réalité économique rejette cet ancien modèle aux évolutions lentes et tranquilles. Pour réussir, l'important aujourd'hui, c'est d'être capable d'anticiper les demandes de marchés volatils, et de construire des structures réactives et mobiles capables d'anticiper et de satisfaire les demandes des consommateurs.
Conséquence de cette mutation, il s'est établi un nouvel équilibre entre d'une part les Grandes entreprises (que leurs actionnaires poussent à une très forte rentabilité) et qui règnent sans partage dans certains secteurs et, d'autre part un tissu de très nombreuses petites entreprises, qui collent aux besoins de leurs consommateurs et se placent de manière interactive tout au long des chaînes de production. Elles doivent être capables de s'adapter en permanence, c'est-à-dire de naître, de se développer, de se restructurer ; beaucoup d'entre elles meurent mais c'est en fait une conséquence de l'intense vitalité de ce tissu. Le fait important, en ce qui concerne le problème traité, c'est qu'il est devenu indispensable de posséder un vivier de créateurs d'activités pour faire face à ce besoin de constante création d'entreprises, de produits et de services issus d'innovations souvent radicales..
Dans ce nouveau contexte, le métier de l'ingénieur change et se diversifie. S'il ne faut pas oublier que la formation des ingénieurs en fait, de façon privilégiée, les porteurs du progrès technique, il faut désormais considérer que leur talent va maintenant s'exercer dans des fonctions beaucoup plus variées. Nombre d'entre eux resteront cadres des grandes entreprises ; mais déjà une fraction importante fournit la base de la recherche industrielle (et même publique) ; et maintenant il faudra, beaucoup plus qu'auparavant, compter sur eux pour créer des entreprises (ou en tout cas des activités). A leur formation technique doit donc s'ajouter une culture d'innovation, d'esprit d'entreprendre et de réseaux.
Parmi les ingénieurs un grand nombre saura sans doute s'adapter « naturellement » à cette évolution. Mais pourquoi ne pas révéler à eux-mêmes des « ingénieurs nouveaux » et les former à l'entrepreneuriat au même titre qu'on lui enseigne les mathématiques ou la physique, ou qu'on a commencé de lui enseigner systématiquement les langues étrangères et l'économie quand l'économie s'est complexifiée et mondialisée.
Tous les ingénieurs ne seront évidemment pas conduits à devenir des entrepreneurs au sens premier de créateurs d'entreprises et, pourquoi pas, de bâtisseurs d'empires industriels, ce qui, dans ce cas, suppose sans doute des qualités particulières et des circonstances favorables.
Mais l'aspiration à le devenir doit être plus large et tous auront, à un moment ou à un autre de leur carrière, à créer des activités nouvelles. Leur montrer que c'est possible et souvent indispensable, que c'est toujours stimulant et enrichissant, leur donner les bases qui leur permettront de se lancer et d'éviter les premiers pièges, n'est-ce pas désormais un des fondements de la formation à donner à nos ingénieurs ?
Nos grandes écoles n'ont bien entendu pas attendu ce rapport pour faire évoluer leur enseignement dans ce sens, et nous avons au contraire découvert au cours de cette mission de nombreuses expériences particulièrement encourageantes. Il nous paraît cependant qu'il est devenu nécessaire de tirer les leçons de ces expériences , de les confronter, de mieux profiter des progrès accomplis à l'étranger, mais aussi de changer de rythme .
Tel est l'objet du présent rapport qui à partir de l'examen des formations actuelles dans les grandes écoles d'ingénieurs (et plus précisément dans celles qui sont rattachées au ministère chargé de l'industrie), et d'un aperçu sur ce qui se fait dans les autres grands pays industriels, se propose d'esquisser quelques pistes de réflexion sur la formation entrepreneuriale de nos ingénieurs et les moyens de la développer.
Formons le vúu que notre enseignement sache s'adapter à cette nouvelle exigence de l'économie. Puisse également ce rapport y contribuer, ne serait-ce qu'en attirant l'attention des décideurs de notre pays sur la nécessaire évolution de l'enseignement à donner à nos ingénieurs et à nos cadres.
Cependant, et pour conclure, il convient de rappeler que cette action de formation n'a de sens que si elle s'inscrit dans un plan d'ensemble, destiné à relancer en France la création d'entreprises et tout spécialement des entreprises fortement innovantes. Certes le manque d'entrepreneurs, et plus spécialement d'ingénieurs entrepreneurs, est l'un des goulot d'étranglement qui limite cette relance. Mais il en est d'autres, financiers, réglementaires, institutionnels qui doivent être identifiés puis éliminés. Dans la foulée de ce rapport, nous proposerons plus tard d'autres études qui pourraient étayer cette relance (cf. la fin du premier chapitre et les propositions du Chapitre 6).
* *
La mission qui nous a été confiée portait sur de nombreux aspects concernant les écoles d'ingénieurs et la création d'entreprises. Certains d'entre eux, faute de temps, n'ont pu être abordés ; d'autres n'ont pu faire l'objet de conclusions suffisamment précises et détaillées.
Notons en particulier les thèmes suivants :
* *
Avant de conclure nous souhaitons adresser nos remerciements à Messieurs David Chappaz, Didier Célisse, Bruno Havet et Benoît Robinet, élèves-ingénieurs de 3ème année à l'Ecole nationale supérieure des Télécommunications, pour l'assistance qu'ils nous ont apportée à l'occasion de cette mission.
Nous voudrions enfin exprimer notre gratitude à toutes
les personnes que nous avons consultées pour
l'élaboration de ce rapport et qui ont toutes eu
l'amabilité, malgré un emploi du temps
chargé, de prendre le temps de nous recevoir et
d'évoquer avec nous les différents points
développés dans ce rapport. Sans elles, sans leur
expérience, sans leurs critiques et leurs conseils, ce
rapport n'aurait pu voir le jour. Qu'elles en soient vivement et
sincèrement remerciées.
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Jacques BERANGER |
Robert CHABBAL |
Fabrice DAMBRINE |
Un bref glossaire ( placé à la fin de ce rapport en Annexe 16) précise le sens que nous avons donné à des mots-clés tels que innovation, entrepreneur, entrepreneuriat, formation entrepreneuriale, incubateur, etc...
Tout ce qui se dit de pessimiste sur la création d'entreprise tendrait, en première analyse, à être infirmé par les enquêtes et les statistiques. En effet :
- d'une part, selon une enquête d'avril 1998
commandée par l'APCE [2],
1 200 000 Français auraient un projet précis de
création d'entreprise et 600 000 auraient l'intention d'en
créer une dans les 18 mois ;
- d'autre part, l'INSEE a recensé en 1997, 271 000 créations d'entreprises, dont 167 000 créations ex nihilo, 58 000 réactivations et 46 000 reprises d'entreprises existantes.
Ces chiffres, et notamment celui de 167 000 créations d'entreprises ex nihilo, peuvent paraître satisfaisants . Cependant
- Ils soulignent une très forte déperdition, le nombre de créations ex nihilo n'atteignant que 15% du nombre de projets ;
- De plus le nombre de créations d'entreprises est en diminution depuis 10 ans comme l'indique le tableau ci-après (source : APCE).
- Enfin ces chiffres recouvrent des situations très disparates puisque l'on comptabilise de le même manière, en les consolidant en un seul chiffre, l'entreprise unipersonnelle (où le créateur crée son propre emploi sans recourir à des salariés[3]) et d'autre part l'entreprise qui emploie du personnel, c'est-à-dire l'entreprise au sens commun du terme.
Ainsi les entreprises unipersonnelles, n'employant aucun salarié, représentent 75 % des créations, celles employant de 1 à 2 salariés 16 % et , à l'inverse, celles employant plus de 50 salariés moins de 0,2 %(il s'agit ici de reprises). Elles tendent au bout de peu d'années vers la structure du parc des entreprises (48% unipersonnelles, 45% de moins de 10 salariés, 6% entre 10 et 50 et 1% au dessus de 50.).
En outre, sur les 167 000 entreprises créées ex nihilo en 1997, 130 000 ont démarré avec moins de 36 000 francs de capital et 30 000 avec un capital moyen de 110 000 francs. Cela représente au total une injection de capitaux d'environ 7 milliards de francs (1,2 milliards USD) ; en comparaison, l'épargne de proximité[4] qui constitue une importante source de fonds pour la création d'entreprises aux Etats-Unis dépasse maintenant les 10 milliards USD chaque année.
Par ailleurs, d'après l'APCE, l'industrie n'a représenté que 5 % environ des créations d'entreprises en 1996 et la création d'entreprises liées à l'innovation, c'est-à-dire celles qui sont le plus source de création de richesses, n'aura vraisemblablement pas excédé 5 000 entreprises cette même année, ce qui reste très en deçà de ce que l'on pourrait légitimement espérer.
En outre, toujours selon les chiffres de l'APCE, la création d'entreprises de haute technologie est peu importante en France : environ 1 300 en 1996 (0,7 % du total des créations)[5].
Un autre élément défavorable doit également être signalé : nombre de brevets ne sont actuellement pas valorisés en France, faute d'intéresser de grandes structures ou de trouver un créateur pour les exploiter.
Par ailleurs, l'APCE rappelle que statistiquement aujourd'hui, seul un ingénieur sur 16 créera une entreprise au cours de sa carrière, ce qui, en tout état de cause, apparaît très en deçà de ce que l'on observe à l'étranger, même si l'on ne dispose pas de statistiques précises sur le sujet.
Ce problème dépasse d'ailleurs celui des
ingénieurs et s'étend à l'ensemble des
diplômés. Des études récentes
[6]
ont montré que la probabilité de créer une
entreprise est divisée par 2 si l'on a acquis un
diplôme d'enseignement supérieur ( à moins de
40 ans et par 1,5 au delà). Ce n'est plus le cas aux
Etats-Unis où cette probabilité est exactement la
même chez les diplômés et chez les
non-diplômés
[7].
Que les auto-didactes soient plus enclins que les autres à créer une entreprise est logique : ils n'ont rien à y perdre et tout à y gagner. Le problème est qu'ils ne sont pas a priori les mieux armés pour développer des entreprises innovantes de stature internationale, sources à terme de plus de richesses et de plus d'emplois...
On notera d'ailleurs à cet égard que le nombre de faillites est moins important dans les entreprises high tech, soit que le produit développé soit plus porteur, soit que le créateur ait été mieux formé pour se prémunir contre ce risque d'échec.
Attirer de plus en plus de diplômés dans la création d'entreprises ou d'activités high tech est donc pour les différentes raisons rapidement esquissées ci-dessus, plus que jamais d'actualité.
De cet ensemble de données, retenons en trois qui nous semblent particulièrement significatives pour la suite de ce rapport :
- Au plan des idées de projets et de la créativité, la situation n'est pas mauvaise ;
- Mais un nombre insuffisant de ces idées provient de la Recherche et/ou s'enracine dans une technologie bien différenciée ;
- Surtout, 85 % des entrepreneurs potentiels sont rebutés par des difficultés réelles ou supposées et leurs projets ne débouchent pas sur la création d'une entreprise.
En termes d'action, cela conduit notamment :
- d'une part à développer des structures d'incubation auprès des laboratoires ( ce point sera développé au chapitre 5);
- d'autre part, en ce qui concerne plus spécialement l'objet de ce rapport, à augmenter, par une sensibilisation, une formation entrepreneuriale et des moyens adéquats, la proportion des ingénieurs porteurs de projets qui deviendront créateurs d'entreprises.
Depuis la révolution industrielle et surtout depuis les années qui ont suivi la première guerre mondiale, la richesse économique de notre pays a reposé avant tout sur la création de biens industriels et des services qui y étaient rattachés.
Le système français s'est bien organisé autour de ce schéma qui répondait d'ailleurs aux aspirations séculaires de la population :
- que ce soit dans son organisation économique (grandes entreprises[8] ayant généré un tissu de PME sous-traitantes, organisation taylorienne du travail pour la production d'objets en grandes séries), et sociale (droit du travail surtout adapté aux salariés des grandes entreprises),
- ou encore dans son système éducatif organisé autour de la formation d'employés et de cadres (notamment au sein des grandes écoles) pour les grandes entreprises.
Le résultat en est que l'industrie française peut afficher des résultats flatteurs dans de nombreux domaines : construction automobile, agro-alimentaire, matériels de transport, aéronautique, industries de l'énergie (pétrole, gaz, électricité, nucléaire), chimie et pharmacie, bâtiment et travaux publics, matériaux de construction, télécommunications, grande distribution, etc.
Toutefois, depuis la fin des années 1970, les bases
qui assuraient la prospérité économique d'un
pays depuis plus de 50 ans [9]
sont en train de changer radicalement : cela, sous la double
pression des évolutions technologiques et de la
mondialisation de l'économie dont notre pays a finalement,
volens nolens, suivi les règles du jeu .
Dès lors l'organisation de notre système économique, social, culturel et éducatif se voit confronté à de profondes mutations que notre pays doit prendre en compte pour garder son rang et le niveau de vie auquel prétendent ses habitants.
De nombreux signaux d'alerte apparaissent, parmi lesquels certains concernent plus spécialement l'objet de ce rapport.
A) Le principal signal pour un changement nécessaire a été certainement la crise de l'emploi et notamment la remise en cause du salariat à vie.
La question est trop débattue pour que nous tentions même de la résumer. Mais l'on s'accorde sur le fait que la solution de nos problèmes d'emploi ne réside pas seulement dans le retour, toujours hypothétique, d'une croissance durable qui soulagerait tous nos maux, mais qu'elle est surtout à rechercher dans la reconstruction d'un tissu économique dynamique, capable d'anticiper, de se régénérer et d'évoluer en permanence grâce à la qualification des hommes et à la réhabilitation d'un réel esprit d'entreprise au sens premier du terme .
B) La reconversion des régions touchées par les mutations industrielles (crise des houillères, de la sidérurgie, et, plus récemment, de la construction navale et des industries de l'armement, etc.) est un phénomène qui touche tous les pays industrialisés. Mais il semble que notre manque de culture entrepreneuriale en ait aggravé chez nous la difficulté.
C) Dans le schéma qui dominait encore en France il n y a pas si longtemps, les PME-PMI qui représentent pourtant une part très significative de la valeur ajoutée globale et de la création d'emplois, ne sont pas perçues par « l'élite » comme des entreprises à part entière, capables de définir leur stratégie et de prendre seules en main leur avenir, mais souvent plus comme des sous-traitants de grands groupes. Même si certains exemples fournissent une base à cette opinion, ce diagnostic est globalement faux et, en tout cas ne peut servir de base à notre politique. En fait il est maintenant largement admis que, dans le contexte actuel, un tissu de PME autonomes, innovantes, placées à tous les niveaux de la chaîne de production, constitue la base d'une économie durablement compétitive et créatrice d'emplois.
L'Etat, les banques, les établissements d'enseignement supérieur n'y ont pas prêté attention suffisamment tôt pour en tirer toutes les conséquences propres à fortement favoriser le développement des PME comme ont su le faire les Etats-Unis ou l'Allemagne. C'est en fait à l'échelon régional que se développent depuis plusieurs années des initiatives qui font rapidement évoluer la situation.
Sous la double pression de la concurrence et des progrès
technologiques, les industries traditionnelles (y compris
agricoles et agro-alimentaires) et certains secteurs de services,
ont fait et continuent en permanence de faire des gains de
productivité considérables qui se traduisent, au
moins au premier degré, par une diminution de l'emploi
[10].
Dès lors, la croissance économique porteuse d'emploi ne pourra plus être réellement tirée que par le développement de nouveaux produits et services, dont la caractéristique ne sera plus de répondre à un besoin « évident », mais qui devront être capables de se vendre dans un marché qui tend à se saturer en offre (et ceci d'ailleurs quel que soit le secteur)..
Le mot clé est alors celui d'innovation, c'est à dire du processus qui conduit d'une idée à la commercialisation réussie d'un nouveau produit ou service ; leur lancement s'inscrivant dans un mouvement « d'innovation de consommation ».
Dans cette dynamique les technologies de l'information et de
la communication jouent un rôle considérable,
trouvant notamment un énorme champ d'application dans des
domaines tels que santé, éducation (et plus
généralement formation), communication, loisirs,
voyages, aide à la personne, etc. [11].C'est
là que se situe principalement ce que certains nomment
« l'innovation de consommation ».
[12]
De même que la population agricole a été
progressivement remplacée par une population industrielle,
de même, c'est dans ces nouveaux secteurs qu'une large
fraction de la population, naguère employée dans les
secteurs traditionnels
[13], devra désormais trouver
son emploi ; ceci s'applique tout particulièrement aux
ingénieurs formés par nos écoles.
Les nouvelles technologies de l'information et de la communication, couplées à la mondialisation de l'économie, influencent également profondément et de plus en plus les modes de production des biens traditionnels et par voie de conséquences l'organisation des entreprises qui les fabriquent.
En réalité, le développement d'activités utilisant de plus en plus ces nouvelles technologies favorise la constitution de petites unités (entreprises) mobiles, adaptables, et organisées en réseaux, c'est-à-dire profondément différentes de l'organisation traditionnelle actuelle des grosses entreprises.
Première conséquence, l'économie
fait de plus en plus appel au foisonnement de petites entreprises
diverses qui se créent, se développent, se font
absorber ou disparaissent sous la pression du marché. C'est
dans ce sens, que l'on entend d'ailleurs dire que l'emploi nouveau
repose et reposera de plus en plus sur les PME (au sens des
petites structures mobiles et adaptables
[14]). Encore faudra-t-il que ces TPE
se créent et que les PME sachent croître
[15].
Deuxième conséquence, à l'intérieur des grands groupes, se créent de plus en plus des divisions spécifiques dotées de missions précises, d'une forte autonomie et de moyens propres qui leur permettent d'évoluer plus rapidement.
Dans le même ordre d'idées et pour des raisons analogues, ces grandes entreprises sont conduites à créer de nouvelles filiales pour développer de nouveaux produits plus rapidement et de manière plus souple que dans leur cadre existant. Plus généralement, elles sont conduites à modifier leur organisation vers ce qu'on nomme les « entreprises-réseaux » .
Dans tous les cas, il faut y insister, ces entreprises (soit indépendantes, soit intégrées dans un groupe), interagiront très fortement grâce aux progrès des moyens d'information et de communication. C'est d'ailleurs cette capacité d'interaction qui préside à cette mutation organisationnelle et fait basculer le tissu industriel vers cette structure en réseau de PME.
On peut à cet égard prédire sans
beaucoup de risque de se tromper que le salariat ira s'amenuisant
au profit de la contractualisation avec de petites entreprises
(...qui pourront à la limite se réduire à
une personne)
[16]. Cela sera d'ailleurs
facilité par le fait que la production de ces nouveaux
produits dépendra plus de l'intelligence et de l'innovation
que du capital et sera donc plus à la portée de
l'entrepreneur individuel.
Ainsi le développement de l'entrepreneuriat et de la
création d'entreprises ne relèvent pas d'un effet de
mode mais d'une véritable transformation de notre
système économique (que certains rattachent
d'ailleurs au démarrage d'un nouveau cycle longue
durée). Croire et faire croire que l'ancienne organisation
pourrait encore prévaloir risquerait non seulement de nous
faire prendre encore plus de retard, mais plus encore de nous
faire manquer lourdement une échéance
stratégique [17].
Créer et commercialiser de nouveaux produits et services, créer et faire croître de nouvelles entreprises constituent donc une des clés de notre avenir économique et social. Les facteurs limitants les plus souvent cités sont une certaine pénurie d'idées exploitables, le financement, et le manque d'entrepreneurs. Les chiffres cités en tête de ce chapitre semblent infirmer la première hypothèse (encore que la valorisation des idées issues de la recherche soit encore insuffisante) ; la situation s'améliore sur le deuxième front (encore que l'épargne de proximité soit encore loin d'être suffisamment mobilisée) ; reste celui de ces trois goulots d'étranglement qui s'avère le plus difficile à élargir : celui des entrepreneurs.
En France, celui qui crée sa propre entreprise est loin
d'obtenir la considération sociale [19]
de ceux qui deviennent fonctionnaires, se consacrent au service
public ou encore exercent un métier intellectuel.
Notre pays valorise la réussite intellectuelle (encore plus si elle sanctionnée par un concours), mais n'a que peu de considération pour celui qui sort de ces « voies royales » pour tenter de créer par lui-même une activité nouvelle.
Il n'y a pour s'en convaincre qu'à poser la question
suivante : « Quel métier voudriez-vous voir
exercé par votre enfant : fonctionnaire, ingénieur,
cadre dirigeant, professeur, avocat, médecin, ou
entrepreneur [20]
? ». La réponse est évidemment connue
[21]
; sans doute, d'une part, parce que dans notre inconscient
collectif, l'entrepreneur d'une part n'a pas réellement
l'occasion d'utiliser les qualités intellectuelles
auxquelles nous sommes si attachés et que nous attribuons,
à tort ou à raison, aux autres métiers
précités, et d'autre part parce qu'il semble
guidé par la recherche d'un profit personnel attitude
toujours suspecte en France.
La conséquence de cet état d'esprit est une
certaine réticence vis-à-vis de l'entrepreneuriat.
On a tendance à considérer les entrepreneurs
[22]
comme des « gens un peu fous », c'est-à-dire qui
sortent de la norme. Pourquoi en effet se lancer dans la
création d'entreprise si on a suffisamment de
qualités pour exercer un métier traditionnel, comme
celui de cadre dans un grand groupe ? Serait-ce faute de ne pas
avoir réussi à faire autre chose ; ou, pis encore,
pour l'attrait de l'« argent facile » ?
A la différence de la plupart de nos concurrents,
les Français n'admettent généralement pas
au fond d'eux-mêmes, que créer une entreprise, c'est
non seulement possible et raisonnable mais que surtout c'est utile
; le fait que la création d'une entreprise engendre de la
richesse et de l'emploi est occulté par l'idée que
ce serait au détriment d'une redistribution entre tous de
la richesse collective, dans l'unique recherche d'un profit
personnel[ 23].
Et puis la création d'entreprise implique une approche de
marchands, profession beaucoup plus répandue dans les pays
anglo-saxons que chez nous
[24].
Dès lors, la création d'entreprises reste encore
largement pour les Français un « concept
importé »
Tout ceci n'est grave qu'à cause de l'effet négatif sur la création d'entreprises. Celui-ci explique pour une grande part le chiffre du §1 .1. selon lequel 15% seulement des projets de création vont jusqu'à la naissance d'une société. Tous ceux (ou presque) que consultent ou sollicitent le créateur potentiel le découragent en lui énumérant tous les obstacles, en lui indiquant pourquoi ils ne peuvent l'aider.
A cet égard, le parcours de l'entrepreneur se trouve corrélativement semé d'embûches : méfiance des bailleurs de fonds vis-à-vis de cet individu hors norme, difficulté à trouver des collaborateurs de valeur pour tenter l'aventure avec lui, tracasseries administratives (le fameux parcours du combattant pour obtenir son statut de société), et enfin, mais ce n'est pas le moindre des freins), la terreur de l'échec.
On parle souvent de l'aversion des Français pour la
prise de risque [26].
Pourtant nos compatriotes ne sont pas d'un tempérament
particulièrement peureux et il est bien des risques qu'ils
prennent dans tous les domaines (sportif, militaire, politique,
artistique, scientifique, etc..). N'est-ce pas que le risque pris
dans le domaine de la création d'entreprise est
sanctionné beaucoup plus sévèrement
qu'ailleurs . L`échec fait de l'entrepreneur une sorte de
malfaiteur ; ailleurs on en fait un héros malheureux
L'échec de l'entrepreneur est effectivement très sévèrement sanctionné. Il ne s'agit pas uniquement de sanctions matérielles (comme la confiscation des biens personnels pour payer les créanciers), mais également de sanctions morales et parfois judiciaires : celui qui a échoué est encore trop soumis à la réprobation publique. Le même échec commis en tant que salarié d'une entreprise (y compris pour un cadre dirigeant) sera souvent passé aux profits et pertes.
Cette attitude française tranche assez largement avec
celle que l'on observe dans d'autres pays, notamment ceux qui ont
une longue tradition entrepreneuriale : l'échec [27]
y est plutôt perçu comme une tentative ayant permis
d'acquérir de l'expérience, voire comme une richesse
collective qui permettra ensuite de ne pas commettre les
mêmes erreurs. Pour citer deux exemples fort
différents : le respect de l'échec est cité
par les entrepreneurs de Silicon Valley et par leurs partenaires
financiers comme une des causes majeures de leur succès.
Les dirigeants de Toyota dispersent systématiquement tous
les membres d'un projet qui a échoué afin de
généraliser au niveau de l'entreprise
l'apprentissage acquis par l'échec.
En fait, il faudrait apprendre, chez nous aussi, à
gérer « l'arrêt » d'une entreprise qui fait
partie de la vie normale des affaires. L'entrepreneur qui
démarre peut s'attendre à toute une
variété de situations : la réussite
complète avec un fort taux de croissance (les «
gazelles ») ; la croissance jusqu'à un niveau moyen ou
faible ; l'absorption par une autre entreprise ; l'arrêt
volontaire sans faillite judiciaire ; restent les dix à
vingt pour cent de cas où il y a dépôt de
bilan. Même si elle est relativement improbable, cette
perspective amène les proches de l'entrepreneur potentiel
à le dissuader vivement de sa tentative. Il faut donc que
l'Etat réfléchisse à des solutions moins
traumatisantes qu'aujourd'hui, notamment en diminuant les cautions
sur les biens personnels des petits entrepreneurs et aussi en
favorisant les formules de mutualisation des risques. Cette
formule existe déjà pour les investisseurs
grâce aux Fonds communs de placement. Elle est maintenant
lancée sous forme de caution solidaire par le
réseau « Entreprendre en France» [28].
Certes la réussite avec forte croissance doit rester un puissant stimulant pour lequel l'entrepreneur doit se battre avec vigueur et compétence. Mais la non-réussite de son entreprise doit être considérée comme possible et vécue avec sérénité (à l'instar d'une défaite sportive). L'expérience des pays entreprenants, tels que les Etats-Unis, démontre une évidence : à taux donné de non réussite (et celui-ci varie peu d'un pays à l'autre), il ne peut y avoir un grand nombre de succès que s'il y a un grand nombre de créations, donc « d'échecs ». Les statistiques sont formelles qui montrent par exemple que la Californie, le pays des très nombreuses créations, est aussi le pays où l'on recense le plus d'échecs.
Bien que cela dépasse le cadre de ce rapport, il ne faut cependant pas non plus totalement sous-estimer et négliger les handicaps économiques (accès aux capitaux), réglementaires (droit du travail, charges sociales, impôts, etc.) ou même psychologiques, qui peuvent décourager la création d'entreprises en France.
L'expérience récente, dont les médias se sont faits largement l'écho, montre en effet que de nombreux Français vont tenter l'aventure de la création d'entreprise en dehors de leur pays, notamment dans des pays où l'environnement économique et réglementaire est beaucoup plus favorable (Etats-Unis, Royaume-Uni par exemple).
Cette question n'est donc pas à négliger car s'il est souhaitable que notre système éducatif développe l'esprit entrepreneur et incite de plus en plus de personnes à se lancer dans la création d'entreprises, il ne faudrait pas que les premiers à en bénéficier fussent des pays étrangers. Il faut faire en sorte que la richesse créée par ces initiatives - et partant les emplois nouveaux - profitent avant tout à notre pays et pas à d'autres qui sauraient mieux attirer nos jeunes talents.
sur lequel portera l'essentiel de ce rapport, constitue à deux titres une sous catégorie intéressante des entrepreneurs au sens large. En effet :
- d'une part, en raison de leur formation scientifique et technique, ils sont par nature porteurs d'innovations à fort contenu technologique. Celles-ci ne sont pas, loin de là, les seules qui conduisent à des succès commerciaux et à la création d'emplois. Mais elles doivent être à la base d'une fraction notable, en tout cas au moins égale à celles de nos concurrents directs, de nos produits et services.
- d'autre part, les statistiques le montrent, ce sont eux qui, paradoxalement, créent le moins de nouvelles entreprises, puisque seulement 1 à 2 % des entrepreneurs ont une formation d'ingénieurs et qu'actuellement seuls 7 % des ingénieurs diplômés créent leur entreprise. Pis encore, la concentration des ingénieurs dans les grandes entreprises les amènent parfois à se méfier de toute autre structure et à compromettre l'essor des petites entreprises innovantes.
Plusieurs raisons sont à cet égard avancées :
- les ingénieurs qui sortent avec un diplôme d'une école prestigieuse sont peu préparés à entreprendre puisqu'ils ont une formation plus scientifique que technique et pratique et que les autres disciplines de management ne sont pas réellement valorisées ;
- pendant leurs études les élèves-ingénieurs sont préparés à entrer dans des grands groupes qui souvent se disputent les mêmes candidats (ces grandes entreprises offrent la quasi-totalité des stages, sont présentes dans tous les forums, siègent dans les conseils d'orientation, ..). Ils y jouiront d'un statut social élevé qui les met en général à l'abri du besoin et constituent une sorte d'aristocratie qui a vocation à occuper les postes de responsabilités dans ces grandes entreprises ;
- à l'inverse, les ingénieurs qui sortent avec un diplôme d'une école moins prestigieuse où ils auront souvent reçu une formation plus spécialisée et plus technique seront sans doute plus enclins, après une expérience de terrain de quelques années, à fonder une entreprise.
- Les promotions des écoles d'ingénieurs ne
comprennent qu'une faible proportion d'enfants de chefs
d'entreprise ; en fait 60 % (sic ! ) de ceux qui sont reçus
au concours d'entrée ont des parents fonctionnaires et
notamment enseignants, milieux dans lesquels les enfants sont
particulièrement poussés à conquérir
un diplôme considéré comme la clé de la
réussite. Or des études montrent qu'en France avoir
un père (ou une mère) chef d'entreprise double ou
triple, selon l'âge, la probabilité de créer
une entreprise. [29]
Cette analyse est corroborée par le fait que les
élèves recrutés sur titre à partir de
l'Université (issus de milieux plus divers) forment la
majorité de ceux qui suivent les options
d'entrepreneuriat.
Un autre élément qui a certainement contribué à freiner le dynamisme entrepreneurial des ingénieurs français, a été le développement, à compter de la période de reconstruction d'après guerre, des grandes entreprises et des grands travaux sous l'égide de l'Etat : celui-ci devenait entrepreneur, et, pour les grands groupes, pratiquement le seul entrepreneur après les importantes nationalisations d'après guerre (énergie, transports, etc.), ce qui ne pouvait que démobiliser les quelques énergies des ingénieurs entrepreneurs. Comme nous le verrons plus loin, l'enseignement donné alors dans les grandes écoles qui tout naturellement ont cherché à former des hommes aptes à répondre à ce type de demande, a fait le reste en finissant par ôter toute velléité entrepreneuriale qui pouvait subsister chez les élèves-ingénieurs...
Certes, il semble qu'au contact des réalités, les
mentalités soient en train d'évoluer rapidement : la
carrière d'un ingénieur ou d'un cadre dans un grand
groupe n'est plus aussi confortable qu'autrefois. On n'est plus du
tout assuré de pouvoir conduire toute sa carrière au
sein d'un même groupe. On est désormais en permanence
à la merci de restructurations ou de changements
d'actionnaire et l'on peut perdre son emploi du jour au lendemain
sans avoir démérité. On peut être
rapidement sacrifié au nom des exigences de la concurrence.
Dès lors, le cadre d'aujourd'hui doit être prêt
à changer d'entreprise et à vivre constamment sous
une certaine menace [30].
Viendra-t-il un temps ou la recherche de stabilité et de
sécurité, plus ou moins inhérente à la
nature humaine, sera mieux satisfaite par l'autonomie, par la
conduite de sa propre entreprise que par le statut de
salarié ?
Il reste que l'environnement actuel des écoles d'ingénieurs (forums, stages proposés, conférenciers, professeurs praticiens...) et la nature des cours poussent encore massivement les élèves vers une carrière type, celle de cadre d'une grande entreprise. Les besoins en ingénieurs des PME, ainsi que pour la création d'une entreprise sont donc soumises à une très forte concurrence.
Faire en sorte que les ingénieurs diplômés aient plus massivement envie d'entreprendre, est donc devenu un enjeu majeur. Fort heureusement les instances d'orientation des écoles, et notamment les associations d'anciens élèves poussent fortement à cette évolution.
En bref : l'analyse qui précède soutient l'hypothèse selon laquelle la compétitivité de notre pays va largement dépendre de sa capacité à développer un tissu d'entreprises largement composé de petites unités, très nombreuses, autonomes mais en forte interaction. Par ailleurs le développement économique sera basé sur la création et le développement de produits nouveaux. Dans les deux cas il sera de plus en plus nécessaire de disposer de nombreux créateurs d'entreprises et plus généralement de créateurs d'activité.
En fait la création d'entreprise demande à la fois des projets et du financement. Nous voyons actuellement se mettre en place des structures de financement bien adaptées à la création ( encore qu'il y ait beaucoup à faire sur l'épargne de proximité) mais le goulot d'étranglement, en tout cas dans le domaine des PME innovantes et high-tech, se situe maintenant du côté des projets, à la fois par une trop faible valorisation de la recherche et surtout par le manque de candidats entrepreneurs.
Il est important que les ingénieurs participent à ce mouvement. La création d'entreprises était réservée, dit-on, à des personnes de profil très particulier dont une bonne fraction n'avait pas de diplômes d'enseignement supérieur. Maintenant on assiste à une généralisation du processus de création et il semble indispensable qu'un nombre toujours croissant d'ingénieurs y participe.
Peut-on agir au niveau des écoles d'ingénieurs pour augmenter le nombre des ingénieurs-entrepreneurs (créateurs d'activité) : oui, en leur donnant le goût d'entreprendre, en les initiant à la création d'entreprises et plus généralement la création d'activité ; la base commune en étant l'innovation, au sens du processus qui conduit à une idée de produit ou service nouveau et ne se termine qu'à sa commercialisation réussie (et non plus au sens de la percée technologique).
Il importe de traduire rapidement ces évolutions dans notre système éducatif. En particulier, la formation par les grandes écoles devra continuer à être remaniée dans sa forme et dans son contenu ; nous y reviendrons en détail puisque c'est l'objet essentiel de ce rapport.
La sensibilisation à ces évolutions de l'organisation économique - caractérisées par la nécessité de plus grandes initiatives individuelles - devra se faire très jeune, dès le collège, pour inculquer aux jeunes l'idée de se dépasser et de ne pas se laisser bercer par l'idée que la Société peut leur apporter sur un plateau la sécurité et l'emploi.
Les nombreux interlocuteurs que nous avons rencontrés ont beaucoup insisté sur la nécessité de changer très jeune les mentalités si on veut obtenir un résultat significatif chez les adultes.
A cet égard, connaissant la forte importance symbolique des grandes écoles dans le système éducatif français, l'adhésion des directeurs des grandes écoles et de l'ensemble du corps enseignant est un élément clé. Sans cette adhésion qui devra être le reflet de la conviction sincère et intime de la nécessité de changer, les choses ne bougeront pas ou bougeront mal et artificiellement : au total, cela ne permettra pas à notre enseignement de progresser dans le sens voulu.
A l'inverse dès que l'adhésion des directeurs d'établissement et du corps enseignant sera acquise, nul doute que le système pourra évoluer rapidement et naturellement. Admettons cependant que dans le contexte français, des impulsions venues d'en haut ne pourront qu'accélérer cette évolution.
Cet effort au niveau du système éducatif et plus spécialement dans les écoles d'ingénieurs doit se placer dans le cadre d'une dynamique plus générale de forte accélération de la création d'entreprise en particulier et d'innovation en général.
Il faudra s'habituer à l'idée que l'on
crée plus de valeur ajoutée, et partant plus de
richesse, en étant entrepreneur que salarié. Des
mesures fortes devront être prises pour encourager
l'initiative individuelle [31]
et faire en sorte que, malgré les difficultés, l'on
soit plus tenté, socialement et financièrement, de
se lancer dans la création d'entreprises que de rester
salarié. A cet effet ces mesures devront, d'une part
faciliter la décision de fonder une entreprise, d'autre
part réduire la proportion de non-réussites et en
dédramatiser les conséquences.
Dans les deux approches les structures d'incubation décrites au chapitre 5 pourront être très efficaces. Là aussi les écoles d'ingénieurs peuvent jouer un rôle en agissant comme centres de ressources à la disposition des créateurs. Elles auront intérêt, à cet effet, à former des réseaux qui compensent les effets négatifs de leur petite taille et parfois de leur isolement.
Plus généralement, mais ceci sort du cadre de ce rapport, il faudrait poursuivre et amplifier les mesures qui sont en train d'être prises pour relancer la création d'entreprises et plus spécialement des entreprises innovantes. Ces mesures seront d'ordre financier, fiscal, réglementaire. En fait, pour renverser la tendance , installée depuis la dernière guerre, qui favorise le salariat et les grandes entreprises, il faudra que le législateur, les autorités publiques aient le souci permanent de favoriser, mesure après mesure, loi après loi, la création d'entreprises et la croissance des PME.*
* *
1
Il s'agit de la traduction française du mot
anglo-américain « Entrepreneurship
».
2
APCE : Agence pour la Création
d'Entreprises.
3
C'est par exemple le cas de tous ceux qui s'enregistrent pour
pouvoir exercer, souvent à temps partiel, une
activité de consultant.
4
Il s'agit des capitaux collectés par les créateurs
d'entreprises auprès de leurs proches (parents, amis, etc.)
qui bénéficient en contrepartie de diminutions
d'impôts. Ce mécanisme démarre en France, mais
est encore loin du niveau qu'on observe aux Etats-Unis. Il est
maintenant encouragé par des avantages
fiscaux.
5
Ceci vaut aussi pour le stock puisque le secteur de la
Haute-Technologie (au sens de l`OCDE) représente seulement
10% du secteur manufacturier, à comparer à 15% au
Japon et aux Etats-Unis et à 13% au Royaume-Uni. (NSF
98-319 Juillet 98)
6
Enquête emploi de l'INSEE 1997 et US current population
survey 1997
7
Certains y voient les effets bénéfiques de l'effort
considérable des américains sur la formation
entrepreneuriale.
8
La tradition centralisatrice de la France qui a cultivé
depuis bien avant Colbert le principe d'un état fort, a
également indéniablement contribué à
forger cette culture économique de la France : organisation
de l'économie sous la houlette de l'Etat - avec comme
corollaire récent la part relativement plus importante en
France qu'ailleurs du capitalisme d'Etat -, développement
de l'économie autour de grands groupes restant sous
l'autorité étroite de l'Etat même lorsqu'ils
étaient à capitaux privés, organisation de
grands programmes coordonnés par l'Etat (nucléaire,
TGV, télécommunications, spatial pour ne citer que
les plus récents). Par ailleurs, les investissements
considérables de recherche nécessaires au
développement de certains secteurs (aéronautique,
espace, énergie, chimie...) ont conduit naturellement
à une forte concentration industrielle.
9
Et auxquelles nous nous sommes finalement bien
adaptés.
10
La réduction de l'emploi dans le secteur agricole a
été spectaculaire depuis la fin de la guerre. On
assiste maintenant à une réduction de l'emploi de
même ampleur dans les industries manufacturières
traditionnelles, et maintenant dans certains secteurs du
tertiaire..
11
C'est ainsi, par exemple, que la moitié des nouveaux
emplois récemment créés aux Etats-Unis l'ont
été dans le domaine des nouvelles technologies de
l'information et de la communication.
12
Cf . par exemple Muldur et Caracostas « L'emploi et
l'innovation de consommation » ; Colloque OCDE sur l'emploi,
Helsinki, Octobre 1993
13
L'évolution a d'ailleurs largement commencé depuis
une vingtaine d'années.
14
Mais qui peuvent cependant devenir de grandes entreprises : parmi
les entreprises créées dans les vingt
dernières années, les 10 plus grosses
représentent au total une capitalisation boursière
de 700 milliards de dollars ; neuf sur dix concernent le secteur
des nouvelles technologies de l'information et de la communication
et une (en 7ème position) celui des
biotechnologies.
15
C'est également l'idée implicite d'une transposition
du modèle américain où les moteurs de la
croissance et de l'emploi reposent sur un foisonnement de petites
entreprises de haute technologie.
16
Par exemple, dans le domaine des logiciels, il est de plus en plus
fréquent, plutôt que d'embaucher des
ingénieurs, de « recruter » par INTERNET des
informaticiens avec qui on passe un contrat de service. Cela
permet de repérer les meilleurs compétences dans le
monde entier, en outre souvent à un coût moindre que
si l'entreprise embauchait localement ses
ingénieurs.
17
Il importe corrélativement de faire rapidement prendre
conscience à nos concitoyens que nous sommes en train de
vivre une mutation à laquelle nous allons devoir nous
adapter (voir également l'annexe
3).
18
Des dizaines de livres, de rapports et d'articles de journaux
ayant été écrits sur ce sujet, nous allons
nous contenter de rappeler les idées les plus courantes et
ayant un lien direct avec le sujet de ce
rapport.
19
Dans le langage courant, ne dit-on pas de l'entrepreneur, de
manière un peu péjorative, que « il s'est mis
à son compte ».
20
Au sens du créateur d'entreprise.
21
Même si l'on peut espérer de légers
frémissements dans les
mentalités...
22
Au sens strict du terme, c'est-à-dire ceux qui veulent
créer quelque chose à partir de
rien.
23
A cet égard, notre réglementation reflète
notre culture : puisqu'il est « suspect » de
créer une entreprise, la réglementation
correspondante sera plutôt inhibitrice et
répressive,
24
Pour illustrer ce propos, rappelons simplement que les
écoles d'ingénieurs ont été
créées en France depuis plus de deux cents ans (la
première, l'Ecole des Ponts-et-Chaussées, a
fêté ses 250 ans en 1997) en général
à l'initiative de l'Etat, alors que les écoles de
commerce sont de création beaucoup plus récente et
sont généralement le fait d'initiatives
privées, ce qui montre le peu d'intérêt que la
puissance publique leur porte...
25
Citons l'expression anglaise ; « easy in...easy out ».
Le chapitre précédent traitait du premier volet ; il
s'agit maintenant du second.
26
Il faut y ajouter l'aversion pour l'incertitude. Celle-ci,
d'après les spécialistes, s'explique largement par
la formation cartésienne que nous recevons depuis notre
enfance.
27
A condition bien sûr qu'il ne soit pas systématique
et notoirement dû à des fautes
professionnelles...
28
Une réponse à ce problème pourrait être
apportée par la SOFARIS, excellente institution qui couvre
les risques des investisseurs de manière
équilibrée. La couverture des risques des
créateurs d'entreprises pourrait constituer une nouvelle
étape de son action.
29
Corrélativement (mais nous ne connaissons pas la source de
l'information) cette probabilité serait
considérablement plus faible chez les enfants de
fonctionnaires que pour ceux des autres
salariés.
30
Cette évolution conduit également à
dévaloriser le statut du cadre qui tend à devenir un
« consommable ». Il peut dès lors être
tenté de rechercher dans un autre cadre la dignité
sociale à laquelle il aspire.
31
Cette question très importante mais qui sort du cadre de
cette étude, mériterait à elle seule une
mission particulière.