2.1. L'évolution du rôle de l'ingénieur.

2.1.1. Une identité encore marquée par l'ancienne logique ...

Dans le schéma traditionnel, on attendait de l'ingénieur qu'il soit capable de répondre aux demandes primaires de la population, dans un contexte où l'offre restait structurellement inférieure à la demande.

L'ingénieur n'avait donc pas à se préoccuper de l'écoulement de ses produits[32] et on lui demandait avant tout d'être capable de résoudre les problèmes techniques, essentiellement d'ailleurs dans le cadre des grandes entreprises nées de la période de reconstruction de l'après guerre.

Les qualités requises de l'ingénieur étaient donc (i) la maîtrise des techniques, (ii) des compétences d'organisation et (iii), dans une moindre mesure une capacité de commandement. Le mode de sélection ainsi que le contenu de l'enseignement de nos grandes écoles d'ingénieurs correspond encore largement à ces principes.

2.1.2. ... mais qui devient inadaptée au contexte actuel.

En une vingtaine d'années, la logique traditionnelle s'est inversée : il ne s'agit plus de concevoir des bons produits puis d'avoir des bons vendeurs pour les écouler ; il s'agit avant tout d'apporter une réponse aux questions « que veut le consommateur [33]? » et « quoi produire ? ».

Autrefois, l'ingénieur avait une mission relativement simple, « comment produire ? » ; aujourd'hui, sa mission est devenue beaucoup plus complexe puisque l'essence même de son métier est dans la relation avec le client. Comme le note J.-M. YOLIN, « l'ingénieur ne peut plus être celui qui confie à un vendeur la mission de trouver des problèmes aux solutions qu'il aura préalablement élaborées » et « le cúur du processus d'innovation est dans la rencontre entre une analyse des besoins et la capacité à imaginer des réponses » 34.

Dans ces conditions, l'ingénieur doit être capable à la fois d'analyser et de prévoir les besoins des clients et d'apporter une réponse parfois très intuitives à ces besoins[35].

Il ne devra plus être conçu comme un super-technicien[36], mais comme quelqu'un capable :

- de définir « quoi faire » ;

- d'avoir une vue globale sur l'ensemble des champs technologiques (mais aussi financiers et psychologiques) ;

- d'orchestrer la réalisation par des techniciens compétents.

En outre, de nombreuses activités confiées autrefois à des ingénieurs tendent aujourd'hui à disparaître : nous pensons plus précisément à tout les calculs répétitifs traditionnellement réalisés par les bureaux d'études, par exemple pour dimensionner les matériels ; ces calculs peuvent être désormais pris en charge par des logiciels appropriés qui sont intégrés à la station de travail[37]. Le rôle de l'ingénieur évolue sur ce point de celui de calculateur à celui de concepteur de logiciel et tend donc à revêtir un caractère plus scientifique et conceptuel que technique.

En d'autres termes, l'ingénieur devra de plus en plus sortir de la « monoculture » technique dans laquelle il est sans doute resté trop longtemps enfermé, pour être capable d'appréhender des champs plus vastes avec une mentalité et une approche nouvelles[38].

Mieux encore, le cadre dans lequel ingénieurs va exercer son action est en train de changer. Tout élève-ingénieur doit en outre désormais savoir qu'il aura au cours de sa carrière, dans un cadre ou un autre, à créer une activité nouvelle, et même, de moins en moins rarement, une entreprise indépendante.

En bref, s'il ne faut pas oublier que la formation des ingénieurs en fait, par définition, les porteurs du progrès technique, il faut aussi prendre en compte que leur talent va maintenant s'exercer dans des fonctions beaucoup plus variées. Nombre d'entre eux resteront cadres des grandes entreprises ; mais déjà une fraction importante fournit la base des laboratoires de la recherche industrielle (et même publique) ; et maintenant il faudra, beaucoup plus qu'auparavant, compter sur eux pour être des créateurs d'entreprises (ou en tout cas des créateurs d'activité). A leur formation technique doit donc s'ajouter une culture d'innovation, d'esprit d'entreprendre et de réseaux.

Il s'agit pour notre système éducatif (et ceci bien en amont de l'école d'ingénieurs) d'un enjeu majeur mais difficile.

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2.1.3. Ecoles d'ingénieurs et entrepreneuriat

L'ingénieur[39] d'aujourd'hui doit être animé de l'esprit d'entreprendre[40], qu'il exerce d'ailleurs ses talents dans le secteur privé ou le secteur public (lequel, lui aussi, devra de plus en plus avoir une approche client-fournisseur). Il doit, tout autant et, sans doute plus que les autres, participer massivement à la création d'activités (cf. § 2.2)

Il convient à cet égard de rappeler que rester dans le peloton de tête des pays industrialisés implique de se placer dans les secteurs en rapide expansion et à forte valeur ajoutée. Parmi eux figurent les produits et services enracinés dans la technologie (sans pour autant être nécessairement high-tech). Or les chiffres du §1.1.1 sont inquiétants sur ce point (à peine 5000 entreprises de ce type sur 165 000 et parmi elles 1 300 en haute technologie). Il faut réagir, sans pour autant prétendre que les entreprises de ce type soient les seules à fournir de la croissance et de l'emploi qualifié. Et l'une des meilleure réponses consiste à promouvoir l'ingénieur entrepreneur.

Rappelons les qualités traditionnellement demandées à un entrepreneur ; il doit être :

- un homme d'écoute des attentes des entreprises et de la société pour pouvoir déceler les besoins au-delà des demandes exprimées ;

- un homme d'innovation pour imaginer des réponses à ces besoins, comportant l'aptitude à transformer une idée nouvelle (technique ou non) en un produit ou un service susceptible de se vendre ;

- un homme capable de conduire et d'orchestrer des projets et de mobiliser des équipes pluridisciplinaires, c'est-à-dire intégrant notamment plusieurs techniques ou sciences, mais aussi le management général, l'action commerciale et l'intelligence financière dans leurs connaissances, savoir-faire et leur « savoir-être » ;

- un homme de réseaux, compte tenu de l'évolution de l'organisation des entreprises que nous avons esquissée plus haut.

On constate qu'il n y a dans cette description de l'entrepreneur-type rien qui soit antinomique du profil de l'ingénieur classique. Bien au contraire, et il ne devrait pas être trop difficile de changer radicalement la situation décrite aux § 1.1.1. et 1.3.4.

Cette situation n'est pas bonne ; rappelons que d'après une enquête récente, 24% seulement des ingénieurs déclaraient à la sortie de leurs études qu'ils envisageaient tôt ou tard de créer une entreprise contre 31% des diplômés des écoles de gestion et 41% des diplômés des facultés de gestion.

Force est donc de constater que le système de formation en amont de l'entrée dans nos écoles, puis la sélection à l'issue du cursus des classes préparatoires et enfin la formation traditionnelle donnée dans nos écoles d'ingénieurs, sont encore loin d'être idéaux pour donner le goût d'entreprendre ainsi qu'une culture d'innovation, d'esprit d'entreprise et de réseaux.

Les grandes écoles d'ingénieurs n'ont encore que timidement introduit cette nécessaire évolution dans leurs cursus de formation (voir la partie du rapport sur l'état des lieux). Elles ne l'ont en tout cas pas encore intégré dans leurs processus de sélection (cf. cependant l'expérience intéressante de l'épreuve TIPE[41] de certains concours) .

La formation des ingénieurs dans nos grandes écoles repose encore avant tout sur les sciences dures et la maîtrise de la technique. Elle reste axée sur la formation de cadres pour la grande entreprise (les « officiers de la guerre économique »), qui contribueront certes à innover et à diminuer les coûts, mais quasi systématiquement dans le cadre confortable (ou présumé tel) du salariat.

Il est donc temps d'infléchir, parfois fortement pour ceux qui ne l'ont pas encore fait, les cursus de formation - et le cas échéant les modalités de recrutement - de nos ingénieurs, la pédagogie et les moyens dont ils disposent de manière à ce que l'on forme sans attendre la diversité d'ingénieurs dont aura dès demain besoin notre pays[42].

2.2. Créateurs d'entreprises ou créateurs d'activités ?

Comme nous l'avons indiqué, nombre de débats et d'expériences se déroulent actuellement dans les écoles d'ingénieurs et les écoles de gestion sur la formation à l'entrepreneuriat. Si tout le monde s'accorde sur sa nécessité, les avis diffèrent sur le poids relatif des trois objectifs suivants : former à la création de d'entreprise stricto sensu, former à la création d'activité au sens large, donner le goût d'entreprendre.

Il est maintenant nécessaire de préciser ces trois notions, d'en souligner les points communs et d'en noter les différences.

2.2.1. La création d'activité :

On englobe généralement dans cette définition les opérations suivantes :

· création d'une entreprise indépendante ;

· création d'une filiale ;

· reprise d'une entreprise (ou réactivation ou redressement) ;

· création d'un nouveau produit ou service, notamment dans une PME ;

· et parfois même la création d'un nouveau site ou d'un nouveau centre de profits au sein d'un grand groupe.

Ces opérations peuvent a priori apparaître comme assez différentes. Mais leur succès dépend de facteurs qui sont largement communs et auxquels on peut être préparé par la même formation .

Tout d'abord aucune création d'activité ne peut être lancée avec succès sans la préparation préalable d'un plan d'affaire (business plan). Celui-ci conduit à la prise de décision sur le lancement de l'activité : les décideurs étant d'une part le créateur lui-même ou éventuellement celui qui lui a confié la création, d'autre part l'ensemble des financeurs.

La vertu et la difficulté du business plan, c'est qu'il intègre des analyses, des recherches de nature très différente : faisabilité technologique ; une étude de marché d'autant plus complexe que l'innovation est plus radicale ; aspects juridiques ; études de concurrence et de propriété intellectuelle ; problèmes de recrutement ; et bien entendu évaluation précise des fonds à lever.

Pour construire son business plan le créateur devra être aidé, comme nous le précisons au chapitre 5. Mais c'est tout de même lui qui doit prendre l'initiative du plan d'affaires, choisir ceux qui l'assisteront et finalement en faire son oeuvre et en porter la responsabilité.

- Autres facteurs communs à toutes ces actions : Le créateur doit :

- trouver des financements dans un milieu en général mal connu, celui du capital-risque ;

- créer une équipe et l'animer ;

- mener le projet qui est au coeur de la création d'activité depuis le concept jusqu'à la commercialisation réussie des produits ou services ;

- trouver des partenaires fiables et savoir établir avec eux des relations équilibrées ;

- au cours de ce projet savoir s'appuyer en permanence sur un réseau de financeurs, de fournisseurs et bien sûr de clients

- Enfin le mot clé qui sous-tend toutes ces créations d'activité est celui d'innovation, au sens économique du terme et que nous avons déjà précisé .

Avec cette définition, la création d'activité se place au coeur du système producteur et sa réussite, ou son échec, jouent un rôle décisif dans toutes les phases critiques de la vie d'une entreprise. Partant de l'idée que nos ingénieurs sont, et continueront d'être, les hommes clefs de ces entreprises (et pas seulement dans le secteur manufacturier ) on arrive évidemment à la conclusion que tout ingénieur pourra être amené, au cours de sa carrière, à créer une activité (ou à participer de très près à sa création)[43].

Ceci crée un nouveau besoin de formation, et en conséquence tout une nouvelle pédagogie. Cela suppose qu'au-delà des classiques connaissances scientifiques et techniques de l'ingénieur, celui-ci devra également maîtriser d'autres savoirs ou attitudes qui échappent généralement à son domaine de formation traditionnelle. Nous décrirons au chapitre 4 les méthodes, les outils qui ont été mis au point pour y parvenir. Citons le slogan d'un colloque qui s'est récemment tenu sur ce sujet : « La volonté d'entreprendre n'est pas un risque qu'on prend mais une compétence qu'on apprend »

2.2.1. La création d'une entreprise indépendante :

Si on peut s'attendre à ce que la majorité des ingénieurs doivent se préparer à être tôt ou tard un créateur d'activité, beaucoup moins nombreux sont ceux qui créeront une entreprise autonome.

Aux compétences nécessaires au créateur d'activité (et dont on peut penser de plus en plus qu'elle peuvent être développée par la formation initiale ou continue), doivent alors s'ajouter d'autres qualités, particulièrement le goût du risque et la volonté d'indépendance. On reviendra plus loin sur le profil de ces créateurs d'entreprises et sur les circonstances qui les conduisent à franchir le pas.

Mais peut-on vraiment agir en ce domaine ? C'est-à-dire peut-on accroître la proportion des élèves ingénieurs qui créeront un jour une entreprise ?

Une première réponse positive est apportée au paragraphe suivant (§ 2.2.3.) : certes il faut un certain type de caractère pour créer une entreprise, mais ce goût d'entreprendre peut être révélé par des formations relativement légères comme celle qui est décrite au § 4.6.7. (de même qu'on a tenté avec succès de leur révéler un goût éventuel pour la recherche.

L'autre réponse c'est que la création d'entreprises fait partie de l'ensemble des créations d'activité et que les outils qui assurent le succès de celle-ci (et qui s'enseignent) seront aussi grandement utiles au créateur d'une entreprise indépendante.

Rappelons enfin que le principal frein à la création d'entreprise n'est pas le manque de créativité et d'idées de projets (c'est en tout cas ce que suggèrent les chiffres du paragraphe1.1.), mais plutôt la trop faible proportion de ceux qui vont jusqu'au bout de leur idée Dans ces conditions, ce dont il s'agit c'est bien de préparer nos futurs ingénieurs à franchir plus facilement le Rubicon. Leur avoir démonté les mécanismes de la création, leur avoir détaillé à la fois les risques et la manière de les affronter, peut constituer un précieux viatique le jour où leur décision est à prendre

2.2.3. (Re)donner ou révéler le goût d'entreprendre

Nous avons déjà développé l'idée que la culture française actuelle prédisposait moins à entreprendre que celle de la plupart des autres pays industrialisés, notamment anglo-saxons.

Il nous semble en outre que l'enseignement donné à nos « futurs » ingénieurs[44], plus spécialement dans la fin du secondaire et encore plus dans les classes préparatoires, contribue également, bien qu'involontairement, à les éloigner un peu plus de l'esprit entrepreneurial.

En effet, cet enseignement, très formalisé, vise à donner un maximum de connaissances sur la base de discours logiques ; cela est sans doute encore plus vrai pour les sciences dites « dures » qui sont à la base de la formation et de la sélection de nos élèves-ingénieurs, mais qui se prêtent particulièrement bien à cette approche logique et déductive. Certes cette formation permet de détecter la capacité de travail des étudiants, leur résistance physique et psychique, leur agilité d'esprit ; elle leur inculque un mode de raisonnement honnête et rigoureux, tout à la fois analytique et synthétique, qui s'avère précieux en de nombreuses circonstances, et pas seulement lorsque l'on est confronté à des problèmes de mathématiques ou de physique.

Mais, la dimension expérimentale et heuristique, l'apprentissage par tâtonnements et par essais / erreurs, les méthodes de prise de décision, n'ont que peu de place dans cette formation et, revers de la médaille, elle ne contribue pas à développer l'esprit entrepreneurial ; elle tend au contraire à faire de nos étudiants en classes préparatoires, au moins pour ceux dont la personnalité est la moins affirmée, d'habiles exécutants dans un cadre bien défini et bien balisé[45]. Comme nous l'avons vu, ces qualités sont utiles (et recherchées) dans le cadre du modèle organisationnel des entreprises qui a largement dominé le schéma économique jusqu'à une époque récente. Elles tendent à devenir aujourd'hui insuffisantes en elles-mêmes.

Par conséquent, tout l'art devrait donc désormais consister pendant la période de formation dans les écoles d'ingénieurs elles-mêmes, à « assouplir » (plus encore qu'on ne le fait actuellement) l'état d'esprit acquis en taupe[46] en développant ou en révélant chez l'élève-ingénieur une nouvelle facette de sa personnalité plus axée sur l'intuition, la créativité, le désir de sortir des sentiers battus[47] : en un mot, il s'agira de lui (re)donner le goût d'entreprendre, de rêver, de se libérer de certains carcans intellectuels, d'être plus libre, plus créatif, et sans doute quelque part plus audacieux.

Il est clair qu'il s'agit là d'une démarche qui va bien au delà de l'enseignement classique, puisqu'elle touche à la culture même des étudiants. Mais n'est-ce pas là une des vocations de nos grandes écoles : former des personnalités, forger une identité, marquer les élèves d'une empreinte qui leur donne des vertus particulières pendant toute leur carrière ; le goût d'entreprendre et d'innover devraient faire parti de cette identité.

2.2.4. A quel âge créer son entreprise ? - les différents types de créateurs

C'est une question souvent évoquée pour laquelle deux thèses opposées s'affrontent classiquement : faut-il créer son entreprise quand on est jeune, encore un peu fou, prêt à des sacrifices (notamment au plan financier) et plein d'enthousiasme ? Ou faut-il créer son entreprise quand on est mieux préparé après une expérience de quelques années de la vie des affaires et du fonctionnement des entreprises ?

Les tenants de la première thèse affirment qu'on ne créera son entreprise que lorsqu'on est jeune. Quelques années plus tard, marié avec des enfants et une situation souvent confortable dans une entreprise, il sera beaucoup plus difficile de renoncer au confort et à la sécurité pour se lancer dans une nouvelle aventure : on ne le fera donc pas.

Les tenants de l'autre thèse estiment au contraire qu'en sortant de ses études on est trop « tendre » pour affronter les pièges et les embûches inhérents à la création d'une entreprise et qu'on court à l'échec.

Nous n'avons, pour notre part, évidemment pas de réponse définitive à donner. Les deux thèses nous paraissent également défendables : tout n'est question que de circonstances et de secteur d'activités (cf. la fin de ce paragraphe).

En effet, nous savons bien que créer une entreprise n'est pas une sinécure, même dans les pays où la mentalité entrepreneuriale est la plus développée : la condition sine qua non reste avant tout l'existence d'une farouche détermination.

On peut avoir cette détermination jeune ou plus âgé. Elle ne répondra d'ailleurs généralement pas aux mêmes motivations. Dans un cas, ce pourra être la réalisation d'un rêve d'enfance ou le désir d'égaler (voire de surpasser) un « modèle d'entrepreneur » qu'on aura pu côtoyer (père, parent, etc.), ou enfin le désir d'être libre et de rester son propre maître.

Dans un autre cas, ce pourra être la réaction à un échec (deuil, licenciement, divorce, émigration,...) qui révélera dans l'individu une volonté viscérale de se battre et de se surpasser, précisément pour surmonter cet échec et se convaincre qu'il a des raisons de continuer d'exister. Souvent les créateurs plus âgés se lancent dans l'aventure de la création d'entreprise motivés par de tels sentiments, par le désir de se reconstruire une nouvelle vie, de se convaincre qu'ils peuvent surmonter un drame ou un échec, de tourner la page et de rebondir.

En fait, ces différents éléments permettent cependant d'établir une typologie sommaire des créateurs d'entreprises :

- la première catégorie correspond sans doute au salarié qui après une expérience de plusieurs années en entreprise finit par s'y sentir trop « bridé » ; il n'arrive plus à faire passer les idées qui lui sont chères et qu'il voudrait ardemment mettre en úuvre. Il a certes toujours le confort matériel que lui offre une entreprise dans laquelle il est bien installé, mais il étouffe. Si la contrainte est trop forte, il « craque » et va tenter de créer son entreprise pour voir ce que valent réellement ses idées[48].

- la deuxième catégorie est celle des personnes en situation de rupture qui n'ont donc plus qu'à gagner à se lancer dans la création d'entreprises. Par cette voie de rupture dans leur existence, elles cherchent au contraire à se sortir de leur condition, à se reconstruire une nouvelle vie, à montrer qu'elles peuvent encore exister. A noter que cette catégorie peut rejoindre la première, puisque de telles ruptures dans la vie figurent évidemment parmi les éléments qui peuvent pousser un cadre salarié à franchir le pas de l'aventure entrepreneuriale[49].

- la troisième catégorie est celle des jeunes qui souhaitent se lancer dans l'entrepreneuriat dès la sortie de l'école[50]. Soit qu'ils aient des idées qu'ils veulent réaliser et dont ils ne voient pas bien comment ils pourraient le faire dans le cadre d'une entreprise qui les emploierait, soit qu'ils ne se sentent pas à l'aise en tant que salarié.

Actuellement, la très grande majorité des ingénieurs qui créent des entreprises technologiques, le font à 35-40 ans, plutôt qu'à 25-30 ans. Mais la situation évolue à cause du poids croissant des secteurs concernés par les technologies de l'information, domaine où les jeunes créateurs sont particulièrement à l'aise.

On assiste en effet, dans le domaine de la création d'activité, à un fait nouveau, mais pour autant très significatif. C'est l'évolution vers des activités nouvelles généralement moins capitalistiques et plus tournées vers l'intelligence et le développement des services. L'exemple de l'explosion de l'INTERNET et de tous les services correspondants, en est l'illustration la plus frappante.

La prise de risque dans la création d'activités nouvelles est alors moins importante, ne serait-ce que parce que le montant des investissements initiaux et, partant la dimension capital, y sont moins lourds. La relative inexpérience des jeunes ingénieurs devient moins gênante. Ils sont en outre généralement mieux armés que leurs aînés face à ces nouvelles techniques et modes de pensée qu'ils ont finalement plus ou moins toujours connus. Enfin l'échec dans ces domaines est sans doute mieux vécu en raison de l'importance moindre de l'enjeu financier et parce qu'il est sans doute plus facile de vivre un échec quand on est jeune.

En définitive, le fait que les nouvelles créations d'activité reposeront de plus en plus largement sur ces nouvelles techniques devrait, d'une manière ou d'une autre, favoriser la prise de risque par les jeunes. Il serait souhaitable qu'un suivi statistique rapidement mis en place permette de vérifier cette hypothèse et d'en tirer des conséquences pour la formation.

2.3. Comment former des ingénieurs entrepreneurs ?

La question de la formation des ingénieurs à l'entrepreneuriat, qui constitue l'objet même de ce rapport, sera développée en détail au chapitre 4. Elle doit faire en sorte que lorsque que quelqu'un est prêt à se lancer dans l'aventure entrepreneuriale, et ceci quel que soit son âge, il ne soit pas retenu, empêché ou gêné par un manque de formation au moment de ses études.

Nous nous proposons toutefois d'en esquisser dès à présent les grandes lignes en les restituant dans le cadre plus général de ce que pourrait être une sensibilisation, voire une formation, de tous les Français à la création d'activité, y compris au niveau des études secondaires. Certes, ce dernier point dépasse le cadre de ce rapport, mais il ne peut être totalement passé sous silence, compte tenu de la continuité de la formation, depuis l'école maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur et la formation des ingénieurs.

2.3.1. Sensibiliser dès le lycée et les classes préparatoires

Comme nous avons essayé de le démontrer, l'esprit entrepreneurial commence par un changement des attitudes culturelles. Cela signifie en particulier que l'esprit entrepreneurial doit être développé le plus tôt possible.

Pour bien préparer les ingénieurs (et pas eux seulement) à l'entrepreneuriat, l'enseignement secondaire devrait sensibiliser très jeune à l'esprit d'entreprendre . C'est ce que souligne dans son rapport, M. Denis MORTIER[51] ; il affirme que pour être efficace et changer les mentalités, c'est dès le collège et le lycée qu'une action de sensibilisation doit être menée. L'idéal serait de donner des cours d'ouverture à l'entreprise et à l'entrepreneuriat. Ces cours donneraient aux élèves les clés pour comprendre le monde de l'entreprise au lieu de le subir.

Au total, le but serait aussi de donner le bagage culturel nécessaire pour oser entreprendre : en effet, en France, comme aussi, mais sans doute dans une moindre mesure dans les autres pays, deux-tiers des créateurs d'entreprises seraient des personnes apparentées à un chef d'entreprise ou à un indépendant. Les personnes en cause ont hérité du bagage culturel (éducation, vertu de l'exemple, etc.) nécessaire pour oser entreprendre ; les autres ne l'ont pas acquis au cours de leurs études.

Cet aspect très important de la question a déjà été pris en compte par certains responsables de l'enseignement secondaire, au niveau du de l'éducation nationale comme à celui de quelques rectorats. Citons en particulier le programme des « entreprises cadettes ». Mais beaucoup reste à faire et ce problème pourrait faire l'objet d'une mission particulière, d'autant que la notion d'entrepreneur individuel est loin d'être marginale.

En effet, on estime que sur un peu plus de 20 millions de personnes actives en France, déjà environ un cinquième relève plus ou moins de la logique de l'entrepreneur individuel : agriculteurs, commerçants, artisans, professions libérales. Parmi ces personnes nombreuses sont celles qui ne dépasseront pas le stade des études secondaires et qui tireraient néanmoins certainement le plus grand bénéfice de l'acquisition de connaissances dans le domaine de l'entrepreneuriat, dès l'enseignement secondaire.

En outre, avec la tendance à la « réartisanalisation » de l'économie, le nombre de ces petits entrepreneurs, parfois individuels, pourrait augmenter significativement jusqu'à atteindre un quart de la population active, soit un million de personnes supplémentaires.

2.3.2. Première approche : donner une formation de base à tous les élèves-ingénieurs dans un enseignement de tronc commun

Au-delà de ce qui pourra un jour être fait pendant la scolarité secondaire et, le cas échéant, au niveau des classes préparatoires, il convient que sans attendre se généralise dans toutes les écoles d'ingénieurs une sensibilisation à la création d'activité (et d'entreprise) et à la diffusion de l'innovation.

Il s'agit d'abord de créer une rupture qui mette les futurs ingénieurs dans une atmosphère totalement différente de celle des classes préparatoires en leur donnant une vue connaissance de l'entreprise et singulièrement de la petite entreprise.

Cette formation - sensibilisation devra démarrer dès l'entrée à l'école. Elle est basée sur l'idée, déjà exprimée, que tout ingénieur pourra être appelé à créer une activité au cours de sa carrière et par ailleurs qu'il importe de susciter dès que possible un intérêt qui pourra s'amplifier par la suite dans les choix personnels (options) faits à l'école.

Cette formation - sensibilisation se base en proportions variables sur des projets et sur des cours spécialisés qui s'inscrivent dans un projet global : cours d'entrepreneuriat, mais également apprentissage de toutes les techniques utiles en la matière (financement des créations, droit commercial, droit du travail, droit des entreprises, propriété industrielle, politique de l'innovation, etc.).

Ce type de formation est rendu possible par les progrès considérables accomplis depuis quelques années dans ce qui est maintenant devenu une discipline à part entière. Le chapitre 4 décrit, tout au moins dans leur principe, les méthodes et les outils de cette formation entrepreneuriale.

Mais cette formation devra également être complétée - et ce point nous paraît particulièrement essentiel - par des témoignages de chefs d'entreprises ou de créateurs d'activité qui pourront expliquer aux élèves que « c'est possible », que c'est valorisant (intellectuellement et financièrement) et démystifier le recul naturel des ingénieurs français face à l'idée entrepreneuriale.

Il importe également d'inculquer à tous les élèves-ingénieurs des notions en politique d'innovation : car s'il est important de pouvoir innover, il est non moins important, si on n'est pas soi-même innovateur (ce qui sera souvent le cas), de ne pas avoir une attitude dans son comportement managérial qui tuerait ou du moins inhiberait l'innovation. Si tous nos ingénieurs ne deviennent pas des créateurs d'activités, on peut au mois attendre d'eux qu'ils aient un profond respect pour ceux qui innovent sous toute forme possible (et donc qu'ils les soutiennent)

Cet enseignement de la politique de l'innovation sera particulièrement importante pour les futurs ingénieurs (et plus généralement cadres) qui sans être eux-mêmes innovateurs, auront à gérer des politiques d'innovation (par exemple ingénieurs dans l'administration ou à la tête de (grandes) entreprises).

2.3.3. Deuxième approche : les filières optionnelles

Une deuxième approche, comme nous le verrons plus en détail au chapitre 4, consiste à s'adresser à ceux des élèves qui se sentent le plus motivés en leur proposant une option « création d'entreprise » ; celle-ci est généralement organisée sur le principe de la formation-action où les élèves sont mis en situation de réaliser (en général par petits groupes pour apprendre le travail en équipe) un projet de création entrepreneuriale ; c'est une formule assez lourde à gérer mais très efficace à la fois pour changer la mentalité de l'élève-ingénieur et pour le prépare à se lancer, tôt ou tard dans une création d'activité.

2.3.4. Troisième approche : mastères, MBA et autres formations analogues

Une troisième approche consiste en une période de spécialisation soit juste après leur scolarité, soit après deux ou trois ans d'expérience professionnelle. En général pendant un an, les élèves s'initient à l'entrepreneuriat par un mécanisme de formation-action (relativement peu de cours théoriques, mais de nombreuses missions pratiques sur différents sujets où, à chaque fois, l'élève est mis en situation).

Le prototype de ce type de formation est celle dispensée depuis une vingtaine d'années par HEC-Entrepreneurs, à une quarantaine d'étudiants par an (dont la moitié ne sont pas des anciens élèves d'HEC et proviennent de différentes écoles d'ingénieurs).

Ce cycle de formation est généralement sanctionné par un diplôme spécial (mastère en entrepreneuriat).

2.3.5. La formation continue

Paradoxalement, la formation d'adultes semble poser sur le principe moins de problèmes et s'organiser plus naturellement, même si l'offre reste encore insuffisante.

Deux raisons nous paraissent pouvoir expliquer ce phénomène : d'abord, les adultes qui souhaitent suivre ce type de formation sont déjà motivés et ont en général l'intention de créer leur propre activité. Ils recherchent donc, dans ces formations, plus l'apprentissage à la carte de certaines techniques dont ils auront besoin, qu'une sensibilisation ou un éveil à l'esprit d'entreprendre. Ensuite, ces personnes ont généralement déjà une expérience de l'entreprise et les cours qui peuvent leur être dispensés auront toujours à leurs yeux plus de relief puisqu'ils pourront toujours les replacer dans un contexte qu'ils auront déjà vécu.

Il n'en reste pas moins que cette formation continue est surtout le fait des écoles supérieures de gestion et que les écoles d'ingénieurs n'ont pratiquement pas encore inscrit véritablement de programmes de formation dans ce domaine, même si la création d'activités ou d'entreprises technologiques pose des problèmes particuliers (faisabilité technique, conduite de projets, capitaux mis en jeu...)

2.3.6. Coopération entre écoles d'ingénieurs et écoles de management

Au-delà, des différents éléments que nous venons d'évoquer, il apparaît qu'il serait très souhaitable de faire coopérer étroitement sur le thème de la formation entrepreneuriale, les écoles d'ingénieurs et les écoles de management, voire les universités les plus tournées vers l'économie d'entreprise.

C'est déjà le cas aux Etats-Unis où de nombreuses collaborations existent entre les deux types d'écoles, par exemple au niveau des concours de business plan (cas du MIT). Ceci est évidemment facilité par le fait qu'il s'agit en général de deux départements de la même université[52].

Malheureusement, nous n'avons rencontré en France au cours de cette mission que peu d'exemples de telles coopération (mis à part le cas de celles mises en úuvre par M. Jean-Luc HAVET de l'Ecole supérieure des sciences commerciales d'Angers). A l'inverse, nous avons rencontré des cas où cette coopération existait il y a quelques années mais a été abandonnée depuis.

Il conviendrait donc de réexaminer pourquoi ce type de coopérations dont nous redisons qu'elles sont particulièrement utiles et souhaitables, ont été abandonnées. Peut-être doit-on considérer que ces accords de partenariat, établis dans un certain contexte, peuvent difficilement se poursuivre au-delà d'une dizaine d'années en raison de l'évolution très rapide du contexte.

Compte tenu du temps dont nous avons disposé pour réaliser cette mission, il ne nous a pas été possible d'examiner plus avant cette importante question, mais elle mérite certainement un rapport spécifique.

Quoi qu'il en soit, s'il nous paraît nécessaire de développer la formation entrepreneuriale dans les écoles d'ingénieurs, il nous semble non moins indispensable de la développer et de la systématiser dans les écoles de management, l'idéal étant de les développer conjointement dans ces deux types d'écoles par l'instauration de partenariats appropriés.

 

 

32 C'est une des raisons pour lesquelles la fonction vente a longtemps été considérée comme subalterne en France.

33 On dit souvent que le consommateur a pris le pouvoir. En fait il doit actuellement le partager avec les actionnaires de l'entreprise ... et il ne faut pas oublier que l'un et l'autre ne peuvent se passer de l'ingénieur.

34 Cf. le rapport de J.-M. Yolin sur « l'identité de l'ingénieur et le rôle des écoles des Mines » (Conseil Général des Mines, septembre 1997)

35 Non seulement en utilisant son propre savoir faire, mais également en étant capable de mobiliser autour de lui les compétences nécessaires, de bâtir et de conduire un projet.

36 Ce qui veut dire que l'ingénieur exerce en fait un autre métier.

37 Par exemple, le dimensionnement d'un ouvrage d'art ou d'une structure mécanique pourra se faire au moment de la conception ; la station de CAO prendra directement en charge le dimensionnement dans un processus interactif avec le concepteur.

38 Dans cette optique, le métier d'ingénieur tendra de plus en plus à relever du tertiaire, secteur dont on a dit qu'il détenait les clés de l'avenir ; l'ingénieur sera de moins en moins dans l'industrie manufacturière, évolution qui est déjà heureusement commencée, puisqu'aujourd'hui déjà moins de la moitié (43 % précisément) des jeunes ingénieurs commencent leur carrière dans l'industrie.

39 Naturellement l'ingénieur au sens traditionnel du terme reste indispensable : les grandes entreprises industrielles continueront évidemment d'exister et d'avoir besoin d'ingénieurs au sens classique.

40 Ce qui ne signifie pas non plus, rappelons-le, qu'il sera systématiquement créateur d'une entreprise au sens juridique du terme.

41 TIPE : Travaux d'initiative personnelle encadrés.

42 Il y a 20 ou 30 ans, l'ingénieur n'avait pas réellement besoin de connaître les langues étrangères. Aujourd'hui, il ne viendrait plus à l'idée de personne de donner un diplôme d'ingénieur à quelqu'un qui ne serait pas bilingue, voire trilingue. Demain peut-être ne pourra-t-on plus non plus concevoir un ingénieur qui ne serait pas préparé à être entrepreneur. L'évolution de l'environnement économique, la globalisation des échanges ont poussé nos ingénieurs à systématiquement apprendre les langues étrangères ; pourquoi ne pas désormais plus systématiquement apprendre aussi l'entrepreneuriat ?

43 Précisons une fois de plus qu'ils auront d'autres activité au cours de cette carrière et qu'il ne s'agit nullement de nier l'importance des tâches de l'ingénieur salarié, ni bien sûr de sacrifier la formation correspondante.

44 Qui est lui aussi le reflet de notre culture.

45 Parfois qualifié par ses détracteurs de syndrome du « bon élève » ou du « fort en thème ».

46 Ce qui ne veut pas non plus dire qu'actuellement tout étudiant passé par la taupe est incapable d'être autre chose qu'un bon exécutant : les contre-exemples d'ingénieurs dynamiques, créatifs et entreprenants abondent suffisamment pour démontrer le contraire. Cependant, il s'agit désormais, par la formation, de faire en sorte qu'un plus grand nombre d'ingénieurs soient parés de ces qualités.

47 Pour prendre un parallèle emprunté à la biologie, il s'agira en quelque sorte de rétablir un équilibre entre le cerveau gauche (logique) et le cerveau droit (intuitif et créatif)...

48 Il faut bien entendu que la contrainte soit particulièrement forte, compte tenu de tous les autres freins qui peuvent encore exister en France.

49 Rentrent dans cette catégorie à la fois les chômeurs et les « retraités prématurés ».

50 Il est certain, par exemple, que les jeunes docteurs motivés sont particulièrement bien placés pour l'accès à des idées innovantes qu'ils ont développées lors de leur séjour dans les laboratoires, surtout pour des activités peu capitalistiques comme celles relevant des nouvelles technologies de l'information et de la communication, les logiciels industriels, l'ingénierie ou les nouveaux dispositifs de mesure.

51 « Réflexions et propositions sur la création d'entreprises à forte croissance » - Rapport de M. Denis MORTIER (1996) 

52 Il est d'ailleurs bien connu que, lorsqu'il s'agira de créer réellement une activité ou une entreprise, il sera particulièrement utile que le créateur et son principal collaborateur soient issus des deux milieux complémentaires que sont la sphère technique et la sphère managériale.