3. L'ETAT DES LIEUX
Historiquement, cette discipline est née aux Etats-Unis dans les années soixante. Ce fut d'abord l'affaire de quelques pionniers dont les premiers essais furent accueillis avec un certain scepticisme. C'était l'époque où les grandes entreprises multinationales tiraient l'ensemble de l'économie et monopolisaient l'innovation. L'entrepreneur, les petites entreprises et la création d'entreprises étaient considérés comme dépassées et appartenant à une autre époque. D'où de fortes réticences à accueillir un enseignement qui n'avait encore ni son outillage conceptuel, ni son champ de recherche, ni son autonomie au sein de la formation des managers et des ingénieurs.
Malgré tout on comptait déjà une centaine de ces enseignements en 1975. Mais c'est au début des années quatre-vingt que la tendance a vraiment changé : 250 enseignements en 1985, 370 en 1992. D'abord, il devenait évident, aux yeux des américains, qu'un changement radical était en train de se produire dans l'organisation du tissu économique (cf. supra au § 1.2.) et que la croissance allait maintenant s'organiser autour de nouvelles entreprises ; on allait donc avoir maintenant besoin de nombreux entrepreneurs.
De plus l'expérience montrait que la création de ces nouvelles entreprises était devenue beaucoup plus complexe que naguère : notamment à cause de la globalisation de l'économie, de l'accélération du changement technique, mais aussi parce qu'une forte interaction avec d'autres entreprises, d'autres acteurs financiers et universitaires étaient à la fois facilitée et imposée par les technologies de l'information.
Il fallait donc maintenant former les futurs entrepreneurs et ceci massivement ; on allait heureusement pouvoir tirer profit de l'expérience accumulée depuis vingt ans par les pionniers de la formation à l'entrepreneuriat.
Deux nombres caractérisent le développement (on peut dire l'explosion) de la formation entrepreneuriale ; bien sûr le nombre d'écoles où elle est offerte : 370 en 1992 (dont 30 écoles d'ingénieurs) ; mais aussi le nombre de chaires spécialisées : 160 en 1997 contre une vingtaine en 1994. Ce dernier chiffre signifie que cette formation est maintenant acceptée par la communauté universitaire comme une discipline autonome.
Au plan international, elle en possède d'ailleurs les caractéristiques, au sens de l'enseignement supérieur :
- forte activité de recherche : des dizaines d'articles et de thèses chaque année. Cette recherche se développe selon trois axes. Le premier concerne les liens entre la société et l'entrepreneuriat ; le deuxième concerne les processus de développement des projets entrepreneuriaux ; et le troisième s'intéresse aux différentes démarches et stratégies entrepreneuriales des entrepreneurs.
- une communauté internationale active (colloques, échanges d'enseignants, etc.)
Citons comme hauts lieux de cet enseignement : l'UCLA et Stanford en Californie; Harvard, BabsonCollege et la Sloan Business School du MIT dans le Massachusetts. La très grande majorité des formations a lieu dans les Business schools ; mais celles-ci voisinent au sein de la même Université avec des Collèges (Ecoles) d'ingénierie, permettant aux élèves-ingénieurs de participer à ces enseignements[53].
Il n'est pas étonnant que la formation entrepreneuriale se soit d'abord développée aux Etats-Unis, connus par les économistes et les sociologues comme le pays où fleurissent l'esprit d'entreprise, la prise d'initiatives et l'acceptation du risque. L'important est que cet exemple soit maintenant suivi en Europe et, ce qui nous intéresse au premier chef, en France.
A vrai dire c'est au Royaume Uni que la formation entrepreneuriale a d'abord pris pied. Elle est maintenant à peu près au niveau américain, tant en densité qu'en qualité. L'association professionnelle correspondante regroupe maintenant plus de 300 spécialistes.
Chez nous aussi, l'enseignement de l'entrepreneuriat apparaît progressivement comme une réponse adaptée à une situation nouvelle résultant d'une série de mutations qui affectent l'ensemble de la planète. La formation entrepreneuriale s'installe rapidement comme le montre une enquête récente[54] : Alors qu'on ne comptait il y a 3 ans qu'une quinzaine d'enseignements spécialisés, on en recense actuellement 155 (auxquels il faut ajouter environ 75 projets) : ils ont lieu dans 65 écoles de gestion, 47 écoles d'ingénieurs et 43 départements universitaires La suite de l'enquête, dont les résultats définitifs devraient être connus à la fin de 99, donnera tous les détails sur la nature et l'organisation de ces enseignements. Signalons aussi que le nombre de membres de l'Académie de l'entrepreneuriat est passé en un an (depuis sa fondation) de 70 à 100.
Les responsables des écoles et des universités expliquent cette très rapide croissance par la pression qu'exerce l'environnement économique (associations d'anciens élèves, conseils de perfectionnement ou d'administration, collectivités locales...)
Sans vouloir être exhaustif citons :
- dans les Universités :
onze DESS sont centrés sur la gestion des PME, et trois traitent principalement de la création d'entreprises.
- dans les écoles de management :
la plupart d'entre elles offrent déjà des actions de sensibilisation à la création d'entreprises, par le biais de modules de cours ou autres actions légères. Plus rares restent celles qui offrent des formations générales très complètes à l'entrepreneuriat, et qui ont mis en place un dispositif de soutien aux étudiants porteurs d'un projet de création. Parmi les écoles qui offrent une formation complète citons : le CERAM (Nice), l'ESC Grenoble, l'ESC Le Havre et l'Ecole des Cadres (toutes deux en pleine transformation), l'ESC Lille, l'Edhec, l'ESC Paris, etc.
Ce sont cependant HEC (à cause de HEC-Entrepreneurs et de " Challenge plus ", par ailleurs assez déconnectés du reste de l'Ecole), l'INSEAD et l'Ecole de Management de Lyon (EML) qui tiennent une position dominante. Nous aurons l'occasion de décrire avec plus de détail certaines de leurs activités.
- dans les écoles d'ingénieurs :
là aussi on trouve des pionniers (Ecole des Mines d'Alès, Ecole centrale de Lyon). Cependant la plupart des actions actuelles se décrivent plutôt comme des expérimentations[55] : citons notamment les actions de l'Ecole des Mines de Douai, de l'Ecole des Mines de Paris, de Télécom Bretagne, de l'INSA de Lyon, ainsi que de Télécom Paris et de l'INT.
Comme il est assez naturel, les écoles d'ingénieurs consulaires ont rapidement réagi à cette nouvelle tendance (notamment à l'ESIM et dans les deux écoles de l'Ile de France).
Il y a donc prise de conscience, expérimentation, mais pas encore de formalisation de la formation en entrepreneuriat. Et les liens nécessaires entre les écoles d'ingénieurs et les écoles de management restent faibles.
En bref, la formation entrepreneuriale est devenue une discipline à part entière, caractérisée par une bonne activité de recherche et une certaine formalisation dans les enseignements. La France, comme les autres pays européens, rattrape son retard et la plupart des spécialistes se sont regroupés dans l'Académie de l'Entrepreneuriat (voir annexe 14). Les conditions sont donc remplies pour un développement de la formation entrepreneuriale comparable à celui des Etats-Unis. Mais ceci va demander un gros effort de formation d'enseignants et la participation active des directeurs d'écoles.
1 Il s'agit de la traduction française du mot anglo-américain « Entrepreneurship ».
2 APCE : Agence pour la Création d'Entreprises.
3 C'est par exemple le cas de tous ceux qui s'enregistrent pour pouvoir exercer, souvent à temps partiel, une activité de consultant.
4 Il s'agit des capitaux collectés par les créateurs d'entreprises auprès de leurs proches (parents, amis, etc.) qui bénéficient en contrepartie de diminutions d'impôts. Ce mécanisme démarre en France, mais est encore loin du niveau qu'on observe aux Etats-Unis. Il est maintenant encouragé par des avantages fiscaux.
5 Ceci vaut aussi pour le stock puisque le secteur de la Haute-Technologie (au sens de l`OCDE) représente seulement 10% du secteur manufacturier, à comparer à 15% au Japon et aux Etats-Unis et à 13% au Royaume-Uni. (NSF 98-319 Juillet 98)
6 Enquête emploi de l'INSEE 1997 et US current population survey 1997
7 Certains y voient les effets bénéfiques de l'effort considérable des américains sur la formation entrepreneuriale.
8 La tradition centralisatrice de la France qui a cultivé depuis bien avant Colbert le principe d'un état fort, a également indéniablement contribué à forger cette culture économique de la France : organisation de l'économie sous la houlette de l'Etat - avec comme corollaire récent la part relativement plus importante en France qu'ailleurs du capitalisme d'Etat -, développement de l'économie autour de grands groupes restant sous l'autorité étroite de l'Etat même lorsqu'ils étaient à capitaux privés, organisation de grands programmes coordonnés par l'Etat (nucléaire, TGV, télécommunications, spatial pour ne citer que les plus récents). Par ailleurs, les investissements considérables de recherche nécessaires au développement de certains secteurs (aéronautique, espace, énergie, chimie...) ont conduit naturellement à une forte concentration industrielle.
9 Et auxquelles nous nous sommes finalement bien adaptés.
10 La réduction de l'emploi dans le secteur agricole a été spectaculaire depuis la fin de la guerre. On assiste maintenant à une réduction de l'emploi de même ampleur dans les industries manufacturières traditionnelles, et maintenant dans certains secteurs du tertiaire..
11 C'est ainsi, par exemple, que la moitié des nouveaux emplois récemment créés aux Etats-Unis l'ont été dans le domaine des nouvelles technologies de l'information et de la communication.
12 Cf . par exemple Muldur et Caracostas « L'emploi et l'innovation de consommation » ; Colloque OCDE sur l'emploi, Helsinki, Octobre 1993
13 L'évolution a d'ailleurs largement commencé depuis une vingtaine d'années.
14 Mais qui peuvent cependant devenir de grandes entreprises : parmi les entreprises créées dans les vingt dernières années, les 10 plus grosses représentent au total une capitalisation boursière de 700 milliards de dollars ; neuf sur dix concernent le secteur des nouvelles technologies de l'information et de la communication et une (en 7ème position) celui des biotechnologies.
15 C'est également l'idée implicite d'une transposition du modèle américain où les moteurs de la croissance et de l'emploi reposent sur un foisonnement de petites entreprises de haute technologie.
16 Par exemple, dans le domaine des logiciels, il est de plus en plus fréquent, plutôt que d'embaucher des ingénieurs, de « recruter » par INTERNET des informaticiens avec qui on passe un contrat de service. Cela permet de repérer les meilleurs compétences dans le monde entier, en outre souvent à un coût moindre que si l'entreprise embauchait localement ses ingénieurs.
17 Il importe corrélativement de faire rapidement prendre conscience à nos concitoyens que nous sommes en train de vivre une mutation à laquelle nous allons devoir nous adapter (voir également l'annexe 3).
18 Des dizaines de livres, de rapports et d'articles de journaux ayant été écrits sur ce sujet, nous allons nous contenter de rappeler les idées les plus courantes et ayant un lien direct avec le sujet de ce rapport.
19 Dans le langage courant, ne dit-on pas de l'entrepreneur, de manière un peu péjorative, que « il s'est mis à son compte ».
20 Au sens du créateur d'entreprise.
21 Même si l'on peut espérer de légers frémissements dans les mentalités...
22 Au sens strict du terme, c'est-à-dire ceux qui veulent créer quelque chose à partir de rien.
23 A cet égard, notre réglementation reflète notre culture : puisqu'il est « suspect » de créer une entreprise, la réglementation correspondante sera plutôt inhibitrice et répressive,
24 Pour illustrer ce propos, rappelons simplement que les écoles d'ingénieurs ont été créées en France depuis plus de deux cents ans (la première, l'Ecole des Ponts-et-Chaussées, a fêté ses 250 ans en 1997) en général à l'initiative de l'Etat, alors que les écoles de commerce sont de création beaucoup plus récente et sont généralement le fait d'initiatives privées, ce qui montre le peu d'intérêt que la puissance publique leur porte...
25 Citons l'expression anglaise ; « easy in...easy out ». Le chapitre précédent traitait du premier volet ; il s'agit maintenant du second.
26 Il faut y ajouter l'aversion pour l'incertitude. Celle-ci, d'après les spécialistes, s'explique largement par la formation cartésienne que nous recevons depuis notre enfance.
27 A condition bien sûr qu'il ne soit pas systématique et notoirement dû à des fautes professionnelles...
28 Une réponse à ce problème pourrait être apportée par la SOFARIS, excellente institution qui couvre les risques des investisseurs de manière équilibrée. La couverture des risques des créateurs d'entreprises pourrait constituer une nouvelle étape de son action.
29 Corrélativement (mais nous ne connaissons pas la source de l'information) cette probabilité serait considérablement plus faible chez les enfants de fonctionnaires que pour ceux des autres salariés.
30 Cette évolution conduit également à dévaloriser le statut du cadre qui tend à devenir un « consommable ». Il peut dès lors être tenté de rechercher dans un autre cadre la dignité sociale à laquelle il aspire.
31 Cette question très importante mais qui sort du cadre de cette étude, mériterait à elle seule une mission particulière.
32 C'est une des raisons pour lesquelles la fonction vente a longtemps été considérée comme subalterne en France.
33 On dit souvent que le consommateur a pris le pouvoir. En fait il doit actuellement le partager avec les actionnaires de l'entreprise ... et il ne faut pas oublier que l'un et l'autre ne peuvent se passer de l'ingénieur.
34 Cf. le rapport de J.-M. Yolin sur « l'identité de l'ingénieur et le rôle des écoles des Mines » (Conseil Général des Mines, septembre 1997)
35 Non seulement en utilisant son propre savoir faire, mais également en étant capable de mobiliser autour de lui les compétences nécessaires, de bâtir et de conduire un projet.
36 Ce qui veut dire que l'ingénieur exerce en fait un autre métier.
37 Par exemple, le dimensionnement d'un ouvrage d'art ou d'une structure mécanique pourra se faire au moment de la conception ; la station de CAO prendra directement en charge le dimensionnement dans un processus interactif avec le concepteur.
38 Dans cette optique, le métier d'ingénieur tendra de plus en plus à relever du tertiaire, secteur dont on a dit qu'il détenait les clés de l'avenir ; l'ingénieur sera de moins en moins dans l'industrie manufacturière, évolution qui est déjà heureusement commencée, puisqu'aujourd'hui déjà moins de la moitié (43 % précisément) des jeunes ingénieurs commencent leur carrière dans l'industrie.
39 Naturellement l'ingénieur au sens traditionnel du terme reste indispensable : les grandes entreprises industrielles continueront évidemment d'exister et d'avoir besoin d'ingénieurs au sens classique.
40 Ce qui ne signifie pas non plus, rappelons-le, qu'il sera systématiquement créateur d'une entreprise au sens juridique du terme.
41 TIPE : Travaux d'initiative personnelle encadrés.
42 Il y a 20 ou 30 ans, l'ingénieur n'avait pas réellement besoin de connaître les langues étrangères. Aujourd'hui, il ne viendrait plus à l'idée de personne de donner un diplôme d'ingénieur à quelqu'un qui ne serait pas bilingue, voire trilingue. Demain peut-être ne pourra-t-on plus non plus concevoir un ingénieur qui ne serait pas préparé à être entrepreneur. L'évolution de l'environnement économique, la globalisation des échanges ont poussé nos ingénieurs à systématiquement apprendre les langues étrangères ; pourquoi ne pas désormais plus systématiquement apprendre aussi l'entrepreneuriat ?
43 Précisons une fois de plus qu'ils auront d'autres activité au cours de cette carrière et qu'il ne s'agit nullement de nier l'importance des tâches de l'ingénieur salarié, ni bien sûr de sacrifier la formation correspondante.
44 Qui est lui aussi le reflet de notre culture.
45 Parfois qualifié par ses détracteurs de syndrome du « bon élève » ou du « fort en thème ».
46 Ce qui ne veut pas non plus dire qu'actuellement tout étudiant passé par la taupe est incapable d'être autre chose qu'un bon exécutant : les contre-exemples d'ingénieurs dynamiques, créatifs et entreprenants abondent suffisamment pour démontrer le contraire. Cependant, il s'agit désormais, par la formation, de faire en sorte qu'un plus grand nombre d'ingénieurs soient parés de ces qualités.
47 Pour prendre un parallèle emprunté à la biologie, il s'agira en quelque sorte de rétablir un équilibre entre le cerveau gauche (logique) et le cerveau droit (intuitif et créatif)...
48 Il faut bien entendu que la contrainte soit particulièrement forte, compte tenu de tous les autres freins qui peuvent encore exister en France.
49 Rentrent dans cette catégorie à la fois les chômeurs et les « retraités prématurés ».
50 Il est certain, par exemple, que les jeunes docteurs motivés sont particulièrement bien placés pour l'accès à des idées innovantes qu'ils ont développées lors de leur séjour dans les laboratoires, surtout pour des activités peu capitalistiques comme celles relevant des nouvelles technologies de l'information et de la communication, les logiciels industriels, l'ingénierie ou les nouveaux dispositifs de mesure.
51 « Réflexions et propositions sur la création d'entreprises à forte croissance » - Rapport de M. Denis MORTIER (1996)
52 Il est d'ailleurs bien connu que, lorsqu'il s'agira de créer réellement une activité ou une entreprise, il sera particulièrement utile que le créateur et son principal collaborateur soient issus des deux milieux complémentaires que sont la sphère technique et la sphère managériale.
53 A noter les différences entre les « engineering colleges » américains et les écoles d'ingénieurs françaises.
54 Il s'agit de la première étape d'une enquête réalisée par l'EM Lyon (A.Fayolle) et Ernst &Young Entrepreneurs
55 Certaines de ces actions seront décrites dans le chapitre 5.