Les missions du système d'enseignement supérieur ne sauraient se limiter à celles que le législateur a arrêtées il y a un siècle, même complétées et modifiées en 1968 et 1984. Au regard des évolutions prévisibles énoncées plus haut, il convient de les redéfinir, selon les sept directions suivantes :
* Nul étudiant ne devrait plus quitter l'enseignement supérieur sans obtenir un diplôme, s'il est prêt à accomplir les efforts nécessaires pour en obtenir un, ou au moins, sans valider des études accomplies avec succès.
* L'objectif ne saurait être de conduire tous les étudiants au même niveau académique, mais d'aider chacun à trouver son domaine d'excellence, en utilisant ses échecs pour découvrir ses capacités. Il faudra donc accroître la diversité des parcours individuels, supprimer les impasses, multiplier les voies d'accès à un même niveau d'études.
*Les personnels chargés de l'orientation doivent pouvoir mettre à la disposition de tous les élèves du secondaire la liste des débouchés réels, par matière et par niveau. La mise à jour de telles données supposera que les universités mettent en place un suivi détaillé du devenir professionnel de leurs diplômés, filière par filière, comme le font aujourd'hui la plupart des grandes écoles face aux associations d'anciens élèves. De plus, le ministère chargé de l'emploi devra aussi rendre publiques chaque année des statistiques circonstanciées sur l'évolution du marché de l'emploi et des analyses prospectives des divers débouchés. Des informations relatives à l'orientation devront aussi être fournies par des organismes, privés ou associatifs, n'ayant pas partie liée avec l'Etat.
*Chaque étudiant devra pouvoir, s'il le souhaite, mener des études différentes simultanées, des cursus parallèles dans des départements sans relation apparente, associant sciences et économie, littérature et finance, philosophie et médecine, technique et commerce. Il ne sera pas nécessaire pour cela de mettre en place des contraintes ; il suffira de ne pas trop cloisonner les différents départements universitaires, de multiplier les passerelles et les équivalences, d'autoriser tout étudiant d'une filière à en fréquenter une autre. Les étudiants eux-mêmes, en suivant leurs goûts et leurs aspirations intellectuelles, sauront faire preuve d'imagination. Les enseignants devront les aider à assurer une cohérence de leur cursus.
Une des plus hautes missions de l'université est (en liaison étroite avec le CNRS, l'INSERM, l'INRA et les autres institutions spécialisées) de faire progresser le savoir collectif, par la recherche des enseignants. Les chercheurs des grands établissements publics de recherche devront plus souvent consacrer une part significative de leur temps de travail ou même de leur carrière à des activités d'enseignement dans des universités voisines. Leurs recherches seront stimulées par le contact régulier ou occasionnel avec des étudiants et par la nécessité d'effectuer des synthèses de travaux complexes à des fins pédagogiques. Leur financement, qui doit rester pour l'essentiel public, pourra être complété par des financements apportés par des fondations créées par des entreprises. Certaines dotations destinées à la recherche fondamentale pourront même être assorties d'une clause aux termes de laquelle un pourcentage significatif des sommes engagées sera obligatoirement consacré à l'étude d'applications, l'attribution de ces crédits étant confiée à un comité qui ne sera pas contrôlé par le destinataire de la dotation originelle. A l'inverse, certaines aides publiques à des grands projets de recherche industrielle appliquée devront comporter une même part, également significative, destinée à la recherche fondamentale et dont l'utilisation ne sera pas contrôlée par le partenaire industriel, même s'il est intéressé par les résultats.
La préparation à la vie professionnelle doit devenir l'un des axes majeurs du projet pédagogique de tout établissement d'enseignement supérieur. Un effort devra être accompli pour qu'une véritable culture technologique imprègne l'ensemble de l'enseignement supérieur scientifique et commercial. Dans toutes ces disciplines, une culture entrepreneuriale, valorisant le sens de l'initiative et le goût du risque, devra être développée et encouragée dès le lycée. Cela conduira à une nouvelle définition des matières enseignées et de la manière de les enseigner, à une valorisation de l'apprentissage, de la recherche et du développement des facultés d'innovation. Un lien plus étroit devra être assuré entre les programmes et les besoins à long terme de la société. Les associations d'anciens élèves et les fondations d'entreprises pourront être associées à la réflexion de chaque université sur l'avenir des champs disciplinaires qu'elle enseigne.
En particulier, les enseignants - chercheurs devraient trouver à l'université les soutiens logistiques et financiers de nature à leur permettre de créer, s'ils le souhaitent, des entreprises innovantes, qui pourront ensuite aller chercher ailleurs les moyens d'un développement plus important. Leur statut devra être amendé pour leur permettre de participer à la création de telles entreprises sans nécessairement devoir abandonner définitivement leur qualité de fonctionnaire.
L'université et le monde de l'entreprise devront mettre en place un dispositif d'intelligence économique, qui constituera un formidable champ de coopération entre eux.
La volonté de renforcer le caractère professionnel de l'enseignement universitaire sera soutenue par le renforcement de la mission traditionnelle assignée aux études en philosophie, en lettres et en sciences humaines. Visant avant tout la transmission d'un savoir et la constitution d'une culture de base, les "humanités", sans objectif systématiquement opérationnel, constituent le complément indispensable des études professionnelles scientifiques, économiques, médicales ou juridiques. Elles permettent à ceux qui les suivent de décrypter le monde, de s'ouvrir aux nouvelles technologies, d'apprendre à apprendre, d'acquérir des références et des modes de raisonnement. Elles demeureront le socle essentiel de toute formation intellectuelle, pour quelque exercice professionnel ultérieur que ce soit.
Les progrès de l'éducation ne passent pas nécessairement par l'accroissement de la durée de la formation initiale. Tout travailleur, après un premier diplôme de l'université, devra pouvoir revenir vers les études à un moment quelconque de sa vie professionnelle, pour atteindre un niveau supérieur. En particulier, il deviendra de la responsabilité de l'université - qui devra en recevoir les moyens - d'assurer la formation de tout chômeur disposant d'un bagage universitaire inadapté, en particulier les chômeurs de longue durée.
Les acquis de l'expérience professionnelle devront être pris en compte dans le cursus d'une vie. La validation des acquis professionnels permettant la délivrance de diplômes ou de partie de diplômes par les établissements d'enseignement supérieur devra être développée. De même, la formation permanente que dispensent les entreprises doit être valorisée.
L'enseignement supérieur doit aider à réduire les injustices sociales, en aidant financièrement et culturellement les élèves venus de milieux défavorisés à accéder avec les mêmes droits et avantages aux meilleurs diplômes. L'université et les écoles ne pourront remplir efficacement cette mission que si l'enseignement primaire et secondaire y concourent massivement.
Les meilleurs élèves dans les lycées situés dans des quartiers en difficulté devront obtenir les moyens d'entreprendre à moindre risque des études supérieures longues. Pour cela, de nouvelles classes préparatoires aux grandes écoles devront y être ouvertes, en attendant que ces classes se rapprochent des universités.
Dans les concours d'accès aux grandes écoles, un système de quotas en faveur des élèves venus de l'enseignement technique sera également utile. Des filières spécifiques faciliteront le passage du BTS ou du DUT vers les grandes écoles et les universités.
Les systèmes d'attribution de bourses, le nombre des logements étudiants et le statut social de l'étudiant devront aussi être revus pour devenir plus massif, plus distributif et plus efficace.
La France ne restera une puissance mondiale que si ses élites connaissent beaucoup mieux le monde et si les élites du monde connaissent beaucoup mieux la France. La formation des étudiants français devra donc les conduire à effectuer si possible un passage diplômant dans un établissement d'enseignement supérieur étranger. Réciproquement, les établissements français d'enseignement supérieur devront accueillir, dans des conditions décentes, davantage d'étudiants et de chercheurs étrangers. Idéalement, la France devra pouvoir devenir partie intégrante naturelle du parcours universitaire des étudiants les plus brillants de tout pays du monde. Pour que la méconnaissance de la langue française ne soit plus un obstacle à la venue d'étudiants étrangers, une partie des enseignements devra être assurée en anglais et au besoin par des enseignants non francophones.
L'excellence d'un pays dépend aussi de sa capacité à attirer les plus brillants spécialistes venus du monde entier. Les universités françaises devront donc chercher à faire venir vers elles les meilleurs professeurs étrangers en leur facilitant l'obtention de visas, en finançant leurs séjours, en leur assurant des salaires et des conditions de travail satisfaisants, en leur permettant d'enseigner en anglais, en assurant leur intégration dans les équipes de recherche et en leur garantissant les moyens de maintenir, voire d'accroître, leur compétitivité au niveau international.
La société française devra identifier les domaines dans lesquels son système de recherche peut et doit rester au tout premier rang mondial et favoriser particulièrement la venue d'étudiants et de chercheurs étrangers, en particulier européens, dans ces domaines. Ce choix sera sans doute l'un des plus stratégiques des prochaines décennies.
En conséquence, chaque réforme de l'enseignement supérieur français devra être pensée dans sa dimension internationale, et en particulier européenne.
Si l'on veut éviter que le marché ne façonne la nature de l'éducation européenne et y impose progressivement une harmonisation des cursus et des modes d'organisation des universités, une politique européenne de l'enseignement supérieur devra émerger, préservant la spécificité des traditions universitaires du continent, tout en incitant à l'innovation, à la mobilité et à la concurrence. Pour cela, l'Europe a moins besoin d'un établissement phare qui serait le symbole de l'unité de ses enseignements supérieurs, que d'un système convergent des diplômes et des cursus de l'ensemble des établissements.
Le moment est particulièrement propice pour entreprendre ces réformes, alors que la plupart des pays d'Europe s'interrogent simultanément sur ces questions.
Pour commencer, il convient d'harmoniser les cursus des universités et des grandes écoles françaises avec ceux des universités des autres pays de l'Union européenne. Les diplômes délivrés doivent devenir homogènes . Les étudiants seront tenus, à long terme, de passer une partie au moins de leurs semestres d'études dans un autre pays de l'Union.
En France, cela suppose que soit menée à son terme, , la semestrialisation des enseignements, déjà appliquée dans la très grande majorité des établissements d'autres pays européens, et qu'un étudiant puisse "capitaliser" dans son établissement d'origine les modules obtenus dans un établissement d'un autre pays.
On concevra ensuite des diplômes européens, c'est-à-dire validés par plusieurs pays de l'Union sinon par tous, selon des procédures plus légères que celles existant aujourd'hui notamment pour les doctorats binationaux.
A terme, la circulation des étudiants entre les établissements d'enseignement supérieur d'Europe se fera naturellement et sans lourde machinerie bureaucratique de contrôle.
Comme pour la monnaie, une harmonisation de l'enseignement supérieur ne pourra réussir que si elle se fait par le haut : pour que les mauvais diplômes ne chassent pas les bons, il faudra établir des critères de convergence et des procédures communes d'évaluation.
Cela pourra constituer, à l'initiative de la France, un des grands chantiers de l'Union pour la prochaine décennie.