Présentation du travail

Conclusions

Eclairer l’avenir


• Un avenir plus que jamais difficile à appréhender

Il n’est jamais vraiment facile de parler de l’avenir. Et pourtant ce sujet nous fascine à un tel point, que nous appliquons sous les modes les plus variés à tenter d’en déchiffrer le fil directeur, soit en levant la tête pour interpréter à notre manière la position des étoiles, soit en développant sur notre planche à épure des modèles d’évolution parfaitement raisonnés.
Cette entreprise est devenue aujourd’hui particulièrement délicate. Il y a tout d’abord une accélération des évolutions technologiques, qui nous prive de nos repères et met en cause notre sens de la prévision. Mais il est vrai plus encore que nous ressentons de plus en plus les fragilités et les limites de nos modèles face à la multiplication des facteurs de perturbation et au caractère irréductible d’une composante proprement erratique, qui pèse sur le temps qu’il fait, sur les cours de bourse et sur les systèmes économiques ou sociaux.
Nos sociétés industrielles ont eu le sentiment dans les années 80, à l’issue de la grande crise pétrolière, d’être arrivées à un palier de développement, en prenant la mesure d’une série de facteurs de rendements décroissants, comme l’un accès de plus en plus difficile aux matières premières ou la montée irrépressible des pollutions… La vague de l’Internet, surgie presque de nulle part a subitement apporté une dynamique nouvelle et surtout complètement inattendue. En quelques années toutes les équations de base des fonctions d’échange ont été remises en cause, et l’apport d’une fluidité nouvelle de transfert de l’information a induit un flux étonnant de création d’activités et des taux inédits de croissance.

• Une entrée dans la société cognitive?

Nous nous trouvons ainsi confrontés dans une situation inédite - et en tout cas non prévue - de retour possible à des périodes longues de fortes croissance, qui nous pose une série d’interrogations:

Il n’est pas aisé de trancher, et il faudra sans doute quelques années avant que s’impose à nous avec le recul une interprétation satisfaisante: quel choix faut-il faire entre une vision cyclique teintée d’un certain fatalisme, une vision euphorique d’arrivée à un véritable âge d’or et une vision inquiète au vu des rendez-vous à venir avec les problèmes de population, de raréfaction des ressources naturelles (eau, espace)?
Mais cette hésitation ne peut en aucune manière nous empêcher de nous doter d’une vision de l’avenir, qui éclaire et oriente nos choix.

• Une collecte de points de vue pour éclairer l’avenir

C’est dans cet esprit que le CEFI a engagé à la demande du CNISF une série de consultations auprès d’un échantillon de responsables de différents milieux, avec l’espoir que les contributions recueillies permettront de répondre à cette ambition, compte-tenu en particulier de la variété des points de vue exprimés.
Le choix a été fait d’inscrire cet exercice dans une logique de discours libre, où il s’agit moins de prévoir que d’imaginer et de développer une forme d’intelligence de l’avenir, par rapport à une problématique principalement professionnelle.
Pour l’ingénieur, qu’il soit en début, en milieu ou enfin de carrière les choix ne sont pas simples, quel que soit l’exaltation du moment:

Au delà de ces choix immédiats, comment préparer le moyen terme et entretenir une employabilité, que l’entreprise demande mais ne prend plus vraiment en charge?
Quelle place faire à ce sujet aux formations complémentaires en cours de carrière ou simplement au rafraîchissement en douceur par les techniques du e-learning?

Le fil directeur des entretiens

• Au premier plan la thématique du métier

L’interrogation que nous avons souhaité conduire sur la dimension professionnelle de l’ingénieur, s’inscrit spontanément dans une thématique de métier, qui peut être défini comme l’association

Un accent particulier à mettre sur les ruptures.

Mais la question précédente ne se suffit pas à elle-même car le métier de l’ingénieur est par nature en évolution permanente, et l’ingénieur vit ce changement continu, comme une donnée naturelle de sa condition, dont il s’accommode dans la plupart des cas sans difficultés particulières. L’ingénieur est ainsi constamment projeté vers de nouveaux métiers, et c’est sa capacité à faire face à cette situation d’évolution continue qui le confirme comme ingénieur.
Toute la question de l’évolution des métiers se pose ainsi moins en termes de changement simple, qu’en identification de situations de rupture impliquant une remise en cause profonde et étendue des compétences et du mode de valorisation de celles-ci.
Le problème est ainsi de chercher à identifier ces ruptures et ces changements de paradigmes, qui impliqueront une mise en cause des capacités, ou des méta-compétences, en tant que facteurs décisifs pour cette adaptation.
Cette identification nous conduira le plus souvent à opérer en deux étapes

1) le recensement des situations primaires déclenchantes (ruptures)
exemple: développement d’Internet rapide, modifications de l’équilibre des tranches d’âge, globalisation de l’économie,…
2) l’identification des situations structurantes dérivées
exemple: possibilité de télétravail, importance de la reformation en fin de carrière, importance des profils internationaux
3) l’analyse de l’impact sur les ingénieurs et leurs métiers
Développement d’emploi de type libéral (choix libre de domicile), modification des fins de carrière, choix des études et trajectoires de carrière)

• L’impact sur les formations: des pistes à ouvrir

Le débat ouvert se prolonge naturellement sur l’aptitude des individus à faire face à ces défis, ce qui conduira en temps utile, à s’interroger sur leur formation au sens large, depuis leur acquis de base à la fin des études secondaires, leur formation proprement dite de nature pré-professionnelle et enfin leur formation continuée, qui est sans doute la composante la plus chargée d’enjeux dans les années à venir. Nous n’avons pas voulu dans cet exercice à entamer une sorte de prospective des formations, au risque d’une certaine confusion des genres, mais la question a été souvent évoquée de manière légère, en conclusion d’entretien.

Le contexte général de l’emploi


Les entretiens présentés dans le corps principal de cet ouvrage, ont été volontairement centrés sur les dimensions les plus qualitatives, les plus riches par elles-mêmes, en laissant de côté la dimension adaptation de l’offre et de la demande sur le marché de l’emploi., sujet délicat susceptible appelle de longs développements.
Ce choix nous conduit à donner ici un bref aperçu des réalités du marché de l’emploi, dans une vision plus prospective que prévisionnelle.

Quelques données de base sur le marché de l’emploi

Une évolution de moins en moins régulière sur un fond de croissance continu

Au cours de ces dernières décennies - statistiques sur les 20 dernières années - la France a connue une croissance exceptionnelle des emplois d’ingénieurs et cadres techniques, au taux tendanciel de 3,4% environ, valeur tout à fait considérable pour un paramètre d’ordre social.
Cette croissance structurelle s’est accompagnée depuis une dizaine d’années d’un phénomène inédit de forte variation conjoncturelle de la demande instantanée, avec des écarts de plus à moins 40% - sinon plus - par rapport à ce que l’on peut considérer comme la demande tendancielle.
Peu d’analyses ont été conduites sur les causes profondes de ce phénomène, qui traduit d’une certaine manière une assimilation des créations de postes d’ingénieurs à des dépenses d’investissements (ce qui est assez cohérent avec le poids croissant des sociétés de services) et, en second lieu, une variation très conjoncturelle de ces dépenses.
Cet état de fait a deux conséquences directes:

Cette contradiction, qu’il faut assumer, prend des proportions assez spectaculaires dans le cas de l’informatique, où les experts s’accordent pour retenir une croissance tendancielle des emplois de 5 à 6% par an au moins sinon 8%, valeurs déjà très élevées, alors que le taux observé des embauches a été multiplié par 2,5 sur 1998, 1999 et 2000 par rapport aux années précédentes.
Comme on l’imagine tous ces phénomènes ont pris une ampleur accrue du fait de l’irruption des TIC.

Offre-demande: comment imaginer l’avenir?

• Quelques repères pragmatiques

Faute de disposer d’une modélisation satisfaisante des phénomènes quantitatifs évoqués ci-dessus, il faut s’en remettre à quelques principes ou intuitions de base

• Un équilibre sur le moyen terme suspendu au jeu superposé de plusieurs phénomènes

Dans le nouveau contexte qui vient d’être évoqué, la relation offre-demande - dont on ne peut plus guère espérer qu’elle s’équilibre à un instant donné - se construit autour de la composition de plusieurs phénomènes jouant dans des sens différents:

Il est difficile de conclure à partir de cette énumération de facteurs jouant de manière plus ou moins antagoniste. Le point important qui semble se dégager est que la situation de la France devrait être dans les prochaines années bien plus favorable que celle de ses grands voisins, ce qui ouvre la voie à un appel à l’émigration, qui risque de nous contraindre paradoxalement - faute de pouvoir limiter le flux sortant - à un politique plus volontariste et plus ciblée de flux entrants
.
Le rôle du système de formation

Il n’est pas déplacé d’introduire dans ces interrogations sur la situation à venir du marché de l’emploi (et donc le rapport offre-demande) quelques données sur le système de formation, promis périodiquement - le rapport Attali et la proposition d’une restructuration en étage de toutes les filières de l’enseignement supérieur n’en étant que le dernier avatar - à des réformes radicales, et à une réduction autoritaire de ses spécificités.

Trois points méritent d’être mis en avant:

Claude Maury 2001