Catherine Marry
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Colloque Femmes et sciences,
5 mars 1997,
Lycée Saint-Louis (Paris)
.
 Filles ingénieurs, mères scientifiques

 


Longtemps très discrète voire exceptionnelle, la présence des filles dans les écoles et la profession d'ingénieur s'affirme depuis le milieu des années 70.

En 1996, elles représentaient un élève ingénieur sur cinq et 13% des « ingénieurs et cadres techniques » en activité. Elles étaient moins de 5% il y a trente ans et nombre de ces pionnières ont dû renoncer à travailler dans l'industrie où elles étaient mal acceptées et sont devenues enseignantes, souvent dans des écoles privées, leur diplôme n'étant pas reconnu par l'Education Nationale (Peslouan, 1974).

A l'instar de leurs camarades masculins, elles sont aujourd'hui massivement ingénieurs et cadres d'entreprises. Ces évolutions sont moins rapides que dans d'autres domaines longtemps réservés aux hommes, la médecine, le droit, les écoles de commerce, mais s'inscrit dans un même mouvement d'affirmation de la place des femmes sur la scène scolaire, professionnelle et conjugale

Leur investissement dans des études qui ouvrent sur des professions supérieures nouvelles, autres que celles de l'enseignement, répond à une aspiration à plus d'autonomie et d'égalité dans leurs rapports avec les hommes. Le diplôme n'est plus seulement une « dot » scolaire placée dans un « beau mariage » mais un capital qu'elles rentabilisent dans des professions qualifiées et qui enrichit aussi l'ensemble de leur réseau amical et social.

Cette nouvelle donne dans les rapports entre hommes et femmes est loin d'avoir encore bouleversé les règles qui président à la distribution du pouvoir : elles sont plus vite éliminées dans la course aux honneurs, à l'école et plus encore dans l'emploi, et très peu d'entre elles, y compris lorsqu'elles ont surmonté toutes les épreuves de la compétition scolaire, parviennent aux plus hautes sphères du pouvoir, scientifique, économique et politique.

Le caractère récent de leurs conquêtes scolaires - les trois quarts des femmes ingénieurs ont moins de 40 ans - et l'étroitesse du « vivier » qu'elles représentent pour le recrutement des dirigeants expliquent pour partie cette résistible ascension ; la lenteur des évolutions dans l'ordre domestique sans doute plus encore. L'attribution principale aux femmes des joies et contraintes du foyer est peu remise en cause dans la pratique, y compris dans les couples à double carrière . Le clivage ancien entre tâches "féminines" qui sont les plus nombreuses (linge, soins aux enfants...) et tâches masculines, (bricolage, jardinage...) perdure. En 1989, seuls 10% des couples représentatifs de la population française partageaient l'ensemble de ces tâches .

L''émergence des femmes dans un univers de longue tradition virile, celui de l'élite scientifique des grandes Ecoles, marque toutefois une brèche dans l'ordre social entre les sexes et il est intéressant de connaître l'histoire des femmes qui l'ont ouverte.

Je mettrai ici l'accent sur un résultat bien étayé par les travaux menés depuis dix ans sur les femmes scientifiques : ces femmes seraient des héritières plutôt que des transfuges. Au-delà d'une excellence scolaire notable, souvent supérieure à celle des garçons, elles ont disposé d'héritages ou de ressources familiales particulières qui ont facilité leur orientation atypique :

  • héritages du côté de leur père, souvent ingénieur et/ou ayant suivi des études scientifiques de haut niveau ;
  • héritages du côté de leur mère ou d'autres femmes de leur famille, rarement ingénieurs mais souvent enseignantes en sciences et ayant aimé les sciences sinon toujours l'enseignement;
  • cumul fréquent de ces doubles héritages du fait de la forte homogamie parentale : les femmes scientifiques épousent presque toujours des hommes scientifiques. Les hommes ont des choix plus éclectiques (les littéraires sont plus nombreuses que les scientifiques!) et leurs épouses occupent souvent des positions inférieures à la leur voire ne travaillent pas ou plus (pour la moitié d'entre elles), mais elles partagent avec eux une forte attention à la réussite scolaire de leur progéniture. La pression parentale autour de la réussite scolaire et surtout professionnelle des filles est toujours moins forte aujourd'hui que celle exercée sur les garçons mais elle tend à s'en rapprocher.

Cet accent mis ici sur les héritages familiaux, notamment maternels, ne doit pas faire oublier que les filles ont du se mobiliser activement pour se les approprier. Les diplômés, hommes et femmes, des grandes écoles scientifiques empruntent souvent la voie de leurs parents mais certains l'inaugurent et surtout les parents scientifiques sont loin de n'avoir que des rejetons, en particulier des filles, scientifiques!

Après avoir brossé l'histoire scolaire apparemment sans faille de ces filles j'aborderai quelques éléments de leur histoire familiale, reconstituée à partir des résultats statistiques des enquêtes et de ce qu'elles nous ont narré dans les entretiens .


Les sciences : la voie de l'excellence

A notre première question sur « comment êtes-vous devenue ingénieur, normalienne scientifique ou polytechnicienne », une très grande majorité des femmes que nous avons rencontrées répondent par : « je n'ai pas fait de choix ; l'entrée dans la filière C puis en classe prépa était la suite logique pour un bon élève ».

Ce n'est qu'après qu'elles évoquent leur goût, plus ou moins précoce, pour une ou plusieurs matières scientifiques à l'école, leur aisance en mathématique, leur rencontre avec un enseignant ou une enseignante particulièrement appréciée dans une matière scientifique.

Certaines ont été incitées par leurs parents à lire des revues ou à pratiquer des jeux scientifiques - l'une d'elle a évoqué les calculs des chiffres impairs des immatriculations de voitures croisées sur l'autoroute - mais leur valorisation des mathématiques et de la physique est avant tout pour elles, comme pour leurs frères et camarades de lycée, celle des disciplines de la « voie royale » du lycée qui permet de reculer les choix professionnels en laissant ouvertes « toutes les portes ».

Souvent empruntée déjà par d'autres membres de leur famille, cette voie s'est précocément ou progressivement imposée à elles au fil d'un parcours scolaire de réussite, dans les matières scientifiques mais aussi dans les autres. Avance scolaire, absence de redoublements, mentions au Bac, présentation au concours général dans des matières variées démarquent ces parcours de ceux de l'élève « ordinaire ».

Cette logique d'excellence scolaire prime ainsi sur celle du projet professionnel. Ce dernier n'apparaît en effet que rarement de façon précoce et précise dans les entretiens. Même les diplômées ingénieurs qui ont opté pour des écoles spécialisées, comme celles d'électricité (Marry, 1992b) ou de chimie (Marry, 1995) évoquent très rarement des activités liées à ces disciplines ou leur initiation à celles-ci, dans l'enfance et l'adolescence, à travers la manipulation d'outils ou d'objets techniques : bricolages divers, montage-démontage d'appareils ou de circuits, expériences de « petit chimiste ».... Les représentations qu'elles ont du métier d'ingénieur sont floues, que leur père ou un frère l'exerce ou non : ces derniers en parlent peu en famille. Mais les hommes et les femmes de la famille partagent une vision positive, valorisée de ce métier et plus généralement des études et professions scientifiques et tendent à déprécier les études littéraires et artistiques : La licence de lettres est qualifiée de « licence de chômage » par une mère de normalienne... On trouve ce même flou des représentations du métier chez les garçons ingénieurs ou des images stéréotypées (attirance pour les automobiles et les avions...) et l'on peut même supposer que cette orientation s'est encore plus imposée à eux qu'à elles. Certains sont des littéraires contrariés! (Ferrand, Imbert, Marry, 1996). Mais devenir ingénieur, pour une fille, c'est aussi rompre avec la destinée la plus probable pour une femme se destinant à des études supérieures. Aujourd'hui, comme dans les générations antérieures, deux bacheliers sur trois, une bachelière sur cinq s'orientent vers des études en sciences et techniques industrielles à l'issue du Bac et l'on observe une érosion continue de leur présence au fil du cursus d'excellence, qui sélectionne en France sur les mathématiques. Majoritaires en classe de seconde « indifférenciée » du lycée, elles ne sont plus que 35% en terminale C, 23% en classe préparatoire et 10 à 15% dans les plus grandes écoles scientifiques (Polytechnique, les Mines, Les Ponts...). Elles sont encore plus minoritaires (2 à 6%) dans toutes les formations en mécanique et électrité qui accueillent les gros bataillons de garçons

Pour échapper au proccessus d'éviction lente du cursus scientifique il leur a donc fallu manifester un goût particulièrement affirmé pour les sciences et y réussir encore plus brillamment.

Les meilleures performances scolaires des filles diplômées des grandes écoles scientifiques est un résultat récurrent dans l'ensemble des travaux français et étrangers sur ce thème. Les tableaux suivants l'illustrent pour les polytechniciens et polytechniciennes des promotions 1972-1990 : quels que soient les critères retenus pour mesurer ces performances, les filles obtiennent des scores supérieurs à ceux des garçons, alors qu'elles proviennent, un peu moins souvent que les garçons, des grands lycées parisiens (notamment de Louis-le-Grand) (Tab. 5). Il ne peut toutefois être complètement interprété en termes de sur-sélection scolaire des filles : d'une part en effet, on n'observe pas de différences très significatives dans les cursus d'excellence des normaliens et normaliennes en sciences (Ferrand, Imbert, Marry, 1996) ; d'autre part, les diplômées du supérieur en lettres ont aussi connu, plus souvent que les garçons, des parcours scolaires sans faute dans le primaire et le secondaire.

L'excellence scolaire des polytechniciens et polytechniciennes (promotions 1972-90)

Tableau 1
Tableau 2
Tableau 3
Tableau 4
Tableau 5

Une sur-sélection sociale des filles-ingénieurs ?

Le recrutement social des ingénieurs a peu changé au cours du temps compte tenu de l'évolution de la structure sociale : lors de l'entrée à l'école des fils ou des filles, environ la moitié des pères occupaient, il y a trente ans comme aujourdhui, une profession classée comme « supérieure », le poids des ingénieurs et cadres d'entreprise s'etant renforcé par rapport à celui des chefs d'entreprise. Cette prédominance des catégories supérieures fluctue selon le degré de prestige des écoles. Elle est écrasante dans les plus grandes écoles -75% des polytechnicien(ne)s et normalien(ne)s scientifiques) ont un père appartenant à ces catégories, moins marquée mais toujours importante dans les autres (autour de 50% soit une proportion plus élevée que parmi les étudiants en sciences de l'université (35%). On note aussi le poids des « lignées d'entreprise »: une part importante de pères classés « ingénieurs ou cadres » ont accédé à ce statut au cours de leur vie professionnelle à partir de positions d'agents de maîtrise ou de techniciens et proviennent de milieux populaires, ouvriers et employés (Degenne, Mounier, in Chamozzi et al., 1991). Seules les écoles d'agriculture et d'agronomie recrutent parmi les agriculteurs. Les héritiers « purs » (père et grands-pères dans des professions supérieures) sont relativement peu nombreux, sauf dans les plus « grandes » écoles, mais les « transfuges » (fils d'ouvriers et d'employés) le sont encore moins : la part des pères employés et ouvriers ne dépasse pas 12% depuis 30 ans dans les écoles du Nord, 3% à l'Ecole Polytechnique et à l'ENS d'Ulm (Baudelot, Matonti, 1994, Euriat et Thélot, 1995).

La sur-sélection sociale des filles, repérable chez les pionnières et constatée dans des enquêtes portant sur d'autres pays, comme l'Allemagne (Rudolph, 1991) ou le Québec (Las Vergnas, 1986), ne ressort pas de façon systématique pour les plus jeunes en France. Mesurée à partir d'indicateurs variés, portant à la fois sur les diplômes et professions des deux parents et des grands-parents, la sur-sélection sociale des filles apparaît dans toutes les écoles du Nord mais pas du tout dans celles de Lorraine alors qu'il s'agit surtout, dans ces deux régions, d'écoles dont les modalités de recrutement scolaire sont semblables (concours ENSI ou recrutement à l'issue du DEUG). Elle semble aussi caractériser les polytechniciennes (tableaux 6-7) alors que l'on ne trouve aucune différence significative dans l'origine sociale des normaliens et normaliennes scientifiques des promotions 1985-90 qui ont presque tous répondu à l'enquête (Ferrand, Imbert, Marry, 1996). De telles contradictions incitent donc à la prudence quant à l'énoncé d'un constat général.

Tableau 6 Catégorie socio-professionnelle du père des normaliens scientifiques et des polytechniciens

Tableau 7 diplôme du père

 

Mère professeur de mathématiques, fille ingénieur

La figure de la mère éducatrice prédomine dans notre population. Elle est globalement plus prégnante encore chez les normaliens (garçons et filles) mais distingue aussi les polytechniciennes : plus de 40% de celles qui ont répondu à notre enquête avaient une mère enseignante, certifiée ou agrégée (28%), institutrice ou professeur de collège (14%), soit une proportion équivalente à celle des mères de normaliens mais supérieure à celle des garçons entrés à l'X dans les mêmes années (tableau 8). Ces mères sont souvent des scientifiques : un tiers d'entre elles a suivi un cursus long en mathématiques, physique ou dans des études médicales (Tab. 9). Elles auraient donc transmis à leur fille le goût des sciences, sinon toujours celui de l'enseignement!

Tableau 8 Catégorie socio-professionnelle de la mère des normaliens scientifiques et des polytechniciens *

Tableau 9 Spécialité du diplôme supérieur de la mère des polytechniciens et polytechniciennes.

 

Cette supériorité quantitative des mères scientifiques et enseignantes dans la population des polytechniciennes n'est pas observée dans la population des mathématiciennes, physiciennes, chimistes et biologistes de la rue d'Ulm. Les mères des normaliens sont aussi souvent des « scientifiques » (enseignantes, chercheuses, médecins...) que celles des normaliennes (42%). Il est possible que ces héritages scientifiques et enseignants aient favorisé l'orientation de fils brillants en sciences vers l'ENS plutôt que vers l'Ecole Polytechnique. Cette piste des héritages mère-fils reste à explorer... Mais, les entretiens auprès de normaliennes révèlent l'influence déterminante sur la fille du modèle maternel. Ils révèlent des formes, peu visibles dans les chiffres, d'héritages maternels scientifiques. Des filles ont ainsi défini leur mère comme « scientifique » dès lors que cette dernière leur avait parlé d'un goût et d'une réussite marqués en mathématiques à l'école. Elles n'ont pas toujours pu réaliser ce goût pour les études et pour les sciences. A cette génération, nombreuses sont celles qui n'ont pu poursuivre des études en sciences au delà du bac ou ont été contraintes de les arrêter dû lors de leur mariage ou de la naissance des enfants. Titulaires d'un bac scientifique, ayant parfois suivi une ou deux années d'études de médecine ou plus rarement de classes préparatoires scientifiques, elles sont devenues institutrices, infirmières ou assitantes de leur mari médecin, C'est ce goût pour les mathématiques qu'elles ont transmis à leur fille mais aussi leur aspiration inaboutie à exercer une profession valorisée. Le rapport de ces mères à l'activité professionnelle et au métier d'enseignante est marqué par l'ambivalence. Aux dires de leur fille elles n'expriment que rarement le regret d'avoir privilégié la réussite professionnelle de leur mari et la réussite scolaire de leurs enfants au détriment de la leur. Les filles elles-mêmes évoquent la disponibilité de leur mère, son attention à leurs études, sa prise en charge de toutes les contraintes domestiques comme des éléments ayant favorisé leur réussite ; mais elles regrettent aussi parfois que leur mère n'ait pu réaliser, plus complètement et pour elles-mêmes plutôt que par mari ou enfant interposé, leur vocation de « scientifique ».

 

Le choix d'une école d'ingénieur, de l'Ecole Polytechnique mais aussi de l'enseignement supérieur ou de la recherche scientifique pour les normaliennes s'inscrit ainsi pour partie dans un rejet par les filles du métier d'enseignante du primaire ou du secondaire exercé par la mère. Il s'appuie presque toujours, quel que soit la situation professionnelle de celle-ci, sur son soutien et sa complicité. Ce soutien se conjugue avec celui du père, ingénieur, médecin ou chercheur en sciences.

 

Au terme de cette analyse rapide de la socialisation scolaire et familiale de la nouvelle génération de l'élite scientifique féminine, l'importance des héritages et transmissions maternelles semble bien confirmée, même si sa vérification statistique n'est pas toujours observée. La présence de mères scientifiques, mais aussi de pères ayant suivi ce type d'études (ces mères ont presque toujours épousé un scientifique, le plus souvent un ingénieur diplômé de grande école) jouerait un rôle essentiel dans la levée de « l'incompatibilité entre femmes, et sciences » surtout quand il s'agit d'écoles ouvrant sur des professions autres que celles de l'enseignement : celles d'ingénieurs et du pouvoir (Polytechnique). Des travaux sur les femmes scientifiques (Las Vergnas, 1986) ou sur des techniciennes de l'industrie (Daune-Richard, Marry, 1990) ont proposé une autre hypothèse susceptible de rendre compte des destins improbables de filles ayant suivi des études et exercé des métiers « d'hommes » : elles réaliseraient souvent un projet parental de mobilité socio-professionnelle en lieu et place d'un frère « manquant » (filles uniques ou n'ayant que des soeurs) ou « défaillant » (n'ayant pu ou voulu réaliser les ambitions parentales). Ces déterminations familiales se retrouvent dans les récits faits par les femmes ingénieurs, qui ont été des pionnières (Marry, 1992). Les plus jeunes, en revanche, ont grandi dans des familles qui se caractérisent plutôt par une attention égale et soutenue à la réussite scolaire des filles et des fils. Dans les familles de scientifiques dont est issue la majorité des diplômés des grandes écoles, cette attention se traduit par une incitation à pousser les filles comme les fils dans la seule voie connue et reconnue de l'excellence, celle des sciences.

Catherine Marry

Repères bibliographiques